Le monde agricole est à la croisée des chemins, confronté à des défis majeurs tels que l'installation de nouveaux paysans, la transition agroécologique et la préservation de la biodiversité. Au cœur de ces enjeux se trouve la question des semences, et plus particulièrement la distinction entre les semences paysannes, garantes d'une agriculture résiliente et diversifiée, et les Organismes Génétiquement Modifiés (OGM), souvent promus par les grandes firmes semencières. La bande dessinée "Toutes paysannes, Tous paysans - voyage au cœur de l’agroécologie en Inde, en France et au Sénégal" offre un éclairage précieux sur ces thématiques, en rassemblant les parcours de vie de trois familles paysannes qui franchissent le pas de la transition agroécologique. Cet outil pédagogique, riche d'explications et de vulgarisations, permet de découvrir les enjeux de l’installation paysanne et de la transition agricole et alimentaire, tant en France qu'à l’international. Il vise à mieux appréhender les combats menés par ceux qui nous nourrissent pour préserver la biodiversité, renforcer notre résilience face aux changements climatiques et permettre l’accès de tou.te.s à la souveraineté alimentaire.

Les Semences Paysannes : Fondement de la Biodiversité et de la Souveraineté Alimentaire
Les semences paysannes sont au cœur d'une vision de l'agriculture respectueuse du vivant et accessible à tous les cultivateurs. Produites en plein champ selon des méthodes durables, elles sont le fruit d'une "Co-évolution du Vivant" entre les plantes, les humains et les terroirs. Ces semences, issues de populations dynamiques et reproductibles par le cultivateur, sont sélectionnées et multipliées sans recourir à des méthodes transgressives de la cellule végétale. Elles sont le résultat de multiplications successives en pollinisation libre et/ou sélection massale, sans auto-fécondation forcée sur plusieurs générations. Les variétés population, qui composent ces semences, sont caractérisées par des individus exprimant des caractères phénotypiques proches tout en conservant une grande variabilité, leur permettant ainsi d'évoluer selon les conditions de cultures et les pressions environnementales.
Les semences paysannes donnent naissance à des fruits et légumes aux formes, textures, saveurs intenses et variées. Elles sont à la source d'aliments de haute qualité nutritive, particulièrement riches en micro-nutriments, vitamines, minéraux et anti-oxydants, essentiels à notre bonne santé. La démarche de production de ces semences est intrinsèquement liée à l'agriculture paysanne, biologique ou biodynamique, où le cultivateur final est au centre du processus.

Les Nouveaux OGM : Une Stratégie de Confusion et de Contournement Réglementaire
Parallèlement à la valorisation des semences paysannes, une préoccupation majeure concerne l'émergence de nouvelles techniques de modification génétique, souvent qualifiées par l'industrie d'"édition de gènes" (genome editing) ou par l'euphémisme de "nouvelles techniques de sélection" (new breeding techniques - NBT en anglais). Ces biotechnologies permettent d'activer ou d'inactiver des parties du génome, d'insérer des fragments d'ADN, voire d'imposer un caractère génétique à l'ensemble de la descendance de l'organisme modifié (forçage génétique).
Le RSP (Réseau Semences Paysannes), aux côtés de quinze autres organisations de la société civile européenne, prend position clairement pour que ces techniques soient reconnues comme des "nouvelles techniques de modification génétique des plantes" et que la réglementation européenne sur les OGM leur soit appliquée. Cette position s'appuie sur une décision de la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) de juillet 2018, qui a clairement établi que les organismes issus de ces "nouvelles techniques de sélection" constituent bien des OGM et doivent satisfaire aux obligations de la réglementation européenne découlant de la directive 2001-18, incluant l'autorisation préalable, la traçabilité et l'étiquetage.
Cependant, la lutte pour la transparence et la réglementation adéquate est loin d'être gagnée, face à la pression des partisans des OGM pour une révision de la réglementation européenne. La stratégie de ces nouvelles techniques vise souvent à semer la confusion, en proposant des modifications qui, bien que génétiquement induites, ne relèvent pas de la transgénèse classique, cherchant ainsi à éviter les législations plus contraignantes sur les OGM.

Les "OGM Cachés" : Mutagénèse et Fusion Cellulaire au Cœur du Débat
Le RSP dénonce également la problématique des "OGM cachés", c'est-à-dire les plantes issues de mutagénèse ou de fusion cellulaire. Ces techniques, bien que moins médiatisées que la transgénèse, soulèvent des questions similaires quant à leur statut réglementaire et leur impact sur la biodiversité et la santé. En France, en mars 2015, neuf organisations de la société civile ont déposé un recours devant le Conseil d’État pour obtenir un moratoire sur la vente et la culture de ces "OGM cachés". Ce recours visait notamment certaines variétés de tournesol et de colza rendues tolérantes aux herbicides (VrTH). Le Conseil d'État a rendu sa décision définitive sur cette affaire le 7 février 2020, au terme d'une procédure de plus de cinq ans.
Les problèmes de contamination génétique posés par la culture des Organismes Génétiques Modifiés, qu'ils soient issus de techniques classiques ou de nouvelles approches, constituent un sujet de préoccupation majeur. La question de la contamination génétique est particulièrement sensible lorsqu'il s'agit de cultures à proximité de populations de semences paysannes ou de cultures biologiques, menaçant ainsi la pureté variétale et la biodiversité locale.

L'Installation Paysanne et la Transition Agroécologique : Une Voie d'Avenir
La bande dessinée "Toutes paysannes, Tous paysans" met en lumière les défis de l'installation paysanne, en suivant notamment le parcours d'une famille qui quitte sa vie urbaine pour s'établir dans le monde rural. Ce récit illustre la volonté de retrouver un lien avec la terre, de développer des pratiques agricoles durables et de contribuer à une économie locale plus résiliente.
En Inde, la BD explore le rôle essentiel que jouent les femmes dans la transmission des pratiques agroécologiques, particulièrement dans la conservation des semences paysannes. Leur savoir-faire et leur engagement sont cruciaux pour maintenir un patrimoine génétique diversifié et pour assurer la pérennité des systèmes agricoles traditionnels.
La transition agroécologique, telle que présentée dans l'outil, est une réponse concrète aux enjeux actuels. Elle vise à concilier production agricole, préservation de l'environnement, santé humaine et viabilité économique des exploitations. La souveraineté alimentaire, un concept clé de cette transition, est mise en avant comme un objectif stratégique, particulièrement dans le contexte des politiques agricoles européennes telles que la stratégie "De la ferme à la fourchette" et le "Nouveau pacte vert".

Le Contexte Réglementaire Européen des Semences
La réglementation européenne sur les semences est un domaine complexe, dont les origines et les évolutions méritent d'être comprises pour appréhender pleinement les enjeux actuels. Les discussions autour du statut OGM ou non de plusieurs "nouvelles techniques" sont en cours et revêtent une importance primordiale pour garantir la transparence des filières semencières et alimentaires.
En 2015, la société civile française s'était déjà positionnée sur le sujet. Le 26 octobre 2015, le RSP, la FNAB, les Amis de la Terre et la Confédération Paysanne ont publié des réflexions communes sur le statut juridique des produits issus des "nouvelles techniques de modification génétique des plantes". En août 2015, le RSP a également contribué à une publication sur le sujet au sein du Comité Économique, Éthique et Social du Haut Conseil des Biotechnologies (HCB).
Ces réflexions visent à éclairer le public et les décideurs sur les implications des biotechnologies et de la privatisation du vivant par le brevet. Elles proposent une alternative constructive à travers la promotion des semences paysannes, considérées comme la base de notre alimentation et une source inépuisable de biodiversité. Le débat sur les semences, qu'elles soient "normales" ou "normalisées", met en lumière la tension entre des modèles agricoles industriels et des approches plus durables et participatives.
OGM et VRTH : « L’enjeu est de revenir à des semences paysannes »
La sortie de la bande dessinée "Toutes paysannes, Tous paysans" est prévue pour la semaine des semences paysannes, fin septembre, marquant ainsi l'urgence de ces discussions. L'objectif de collecter 4000 € en 60 jours témoigne de la mobilisation nécessaire pour diffuser cet outil pédagogique essentiel. Il s'agit de donner les clés pour développer une pensée critique sur les biotechnologies et de promouvoir une voie alternative pour nourrir les peuples, fondée sur la richesse et la résilience des semences paysannes.