La Rentabilité du Maraîchage Sous Tunnel : Stratégies et Perspectives

Le maraîchage, activité essentielle à l'approvisionnement en fruits et légumes frais, représente un quart de la production française de fruits et légumes, générant un chiffre d’affaires de près de 7 milliards d’euros sur 85 000 hectares dédiés. Face à une demande croissante pour des produits locaux, issus de circuits courts, respectueux de l’environnement et de qualité nutritionnelle, le maraîchage, notamment sous tunnel, offre de nombreuses opportunités. Cet article explore les stratégies et la rentabilité associées à l'utilisation de tunnels maraîchers, en s'appuyant sur des expériences concrètes et des données du secteur.

Tunnel maraîcher avec cultures diverses

Les Avantages Stratégiques des Tunnels Maraîchers

Les serres-tunnels constituent un investissement significatif mais stratégiquement rentable pour les exploitants agricoles. Leur fonction principale est de protéger les cultures, ce qui se traduit par des recettes supplémentaires et des frais évités. La protection offerte par les serres-tunnels est multifacette.

Protection Contre les Intempéries et les Maladies

La serre-tunnel protège les cultures des intempéries, en régulant l'apport en eau et en minimisant les risques de développement de maladies fongiques et bactériennes dues à un excès d'humidité. La grêle et les vents violents, qui peuvent sévèrement endommager les semis fragiles, sont également écartés. Comme le témoigne Sébastien Geslin du Gaec L’arche de Lezé au Petit-Auverné, "Cette année, heureusement que nous avions 1 200 m2 de tunnel. Nous avons limité la casse." Les conditions météorologiques défavorables, telles que l'hiver long et l'absence de printemps en 2023-2024, ont ralenti la pousse des légumes et favorisé le développement de maladies fongiques (botrytis, mildiou) et les attaques de ravageurs. Dans ce contexte, la protection des tunnels est cruciale.

Allongement de la Saison de Production

Grâce au matériau transparent qui laisse passer la lumière et conserve la chaleur, les serres maintiennent une température stable, indépendamment des variations extérieures. Cela prolonge la période de culture de certains produits, permettant des récoltes plus précoces ou plus tardives. Les professionnels peuvent ainsi cultiver des plantes hors de leur saison de croissance naturelle, développant des cultures à forte valeur ajoutée et accédant à des marchés de niche avec des prix plus élevés. Les tomates, par exemple, "ont mis quatre semaines de plus pour pousser" cette année sans la protection des tunnels, un retard significatif.

Contrôle des Ravageurs et Réduction des Pesticides

En cultivant les semis sous serre, les agriculteurs les mettent à l’abri des ravageurs, notamment les oiseaux et certains insectes, sans avoir recours aux pesticides. Cependant, il est important de noter que certains ravageurs, comme la Tuta absoluta (mineuse de la tomate), apprécient particulièrement les tunnels. Des stratégies spécifiques, comme l'utilisation de phéromones et de pièges à femelles, sont alors nécessaires pour évaluer et contrôler leur prédation.

Optimisation des Ressources

Les serres-tunnels permettent de maîtriser les consommations d’eau et d’énergie en adéquation avec les besoins des cultures. Cela se traduit par un gain de temps et d’argent, avec des bénéfices réels à court, moyen et long terme. L'utilisation de toiles sur un maximum de cultures en plein champ pour la gestion de l’enherbement, combinée à un système de récupération d’eau de pluie pour le goutte-à-goutte, est également une stratégie efficace pour optimiser les ressources.

Construction d'un "Jacquot tunnel " 😋 et 1er semis de carottes de la saison #potager #février2023

Rentabilité des Cultures Spécifiques Sous Tunnel

La rentabilité d'une culture sous tunnel dépend de plusieurs facteurs, notamment le rendement, le prix de vente, le temps de travail nécessaire et la demande du marché. Voici une analyse détaillée de différentes cultures et de leur revenu net par planche sous tunnel.

Salades

Les salades sont une culture intéressante pour leur rentabilité et leur faible besoin en travail. Avec environ 300 salades cultivées sur une planche de 25 m par 80 cm, il est possible de commercialiser l’équivalent de 250 (après pertes courantes et ajustement de calibre). Cela représente un revenu de 250 € par planche en un à deux mois de culture, pour très peu de travail (semis en pépinière et transplantation sur toile tissée). Les pratiques de Maraîchage sur Sol Vivant (MSV) sont cruciales pour la fertilité du sol, un facteur clé que la plupart des clients achètent chaque semaine.

Mesclun

Le mesclun, vendu lavé au vinaigre blanc et essoré, peut être conditionné en vrac ou en sachets fraîcheur micro perforés. Avec une production moyenne de 60 kg par planche en un à deux mois de culture, et un prix de 15 €/kg, une planche peut générer 900 €. Cependant, sa popularité est plus mitigée dans certaines régions, ce qui peut limiter la demande et donc la production.

Radis

Les radis, vendus en bottes de 500g à 2,5 €/botte, sont semés en 6 rangs sur la planche. Sous tunnel, la récolte peut atteindre 300 bottes, soit 750 € sur une planche en 3 mois de culture. Le semis est rapide et la levée bonne grâce à la micro-aspersion programmée. Cependant, le temps de désherbage est très aléatoire, en fonction de la propreté initiale de la planche et de la présence d'adventices coriaces. Ce temps de désherbage, en plus de la récolte et du bottelage, place les radis parmi les cultures moyennement rentables.

Pommes de Terre Nouvelles

Les pommes de terre nouvelles sont très appréciées des clients au printemps et sont une culture relativement facile. Sous tunnel, la production peut atteindre 200 kg par planche. Vendues à 10 € le kilo au début du printemps, leur prix diminue rapidement à 5 € pour les variétés delikatess et à 2,5 € pour d'autres variétés. La culture ne présente généralement pas de problèmes majeurs de doryphores, potentiellement en raison de l'absence de culture de pommes de terre de conservation et d'un environnement moins maraîcher.

Épinards

Les épinards se distinguent par un rendement impressionnant, jusqu’à 330 kg par planche à 3 € le kilo, ce qui représente environ 1000 € par planche. C'est une culture qui demande très peu d'entretien.

Tomates Cocktail

Les tomates cocktail sont une culture à fort potentiel sous tunnel. Avec une production moyenne de 5,3 kg par plant, soit 530 kg par planche, et un prix de vente de 7 €/kg, cela peut représenter plus de 2500 € par planche. Le principal travail est le tuteurage et la taille. Il est rapporté des récoltes de 7,3 kg par plant sur la saison, soit 730 kg par planche.

Aubergines Rondes

Les aubergines rondes se comportent mieux dans certains jardins que les aubergines longues. C'est une culture menée sur toile tissée ou paillage, demandant très peu d'entretien et produisant jusqu’à 250 kg par planche, soit environ 500 €. Une autre source indique une récolte de 3,6 kg par plant sur la saison, soit 360 kg par planche. Vendues à 7 €/kg, cela représente plus de 2500 € par planche.

Courgettes

Les courgettes sont une culture qui demande très peu d'entretien. On peut récolter environ 4 kg par plant sur la saison, soit 400 kg par planche. Vendues à 3,8 €/kg, cela représente environ 1500 € par planche.

Courges "Gourmandes" (Potimarrons, Butternuts, Sucrines du Berry)

Ces petites courges, très appréciées à l'automne, produisent environ 100 kg par planche. À 2,6 €/kg, cela représente 260 € par planche. Ce revenu est proportionnel au très faible temps passé sur cette culture.

Poireaux

La culture des poireaux peut être rendue difficile par le buttage dans des systèmes de planches permanentes. Une méthode alternative consiste à acheter des arrachis de poireaux, les tailler et les "praliner". Après avoir placé une toile tissée trouée avec 4 rangées, des trous d'environ 20 cm sont réalisés dans la terre avec une visseuse à batterie. Les plants sont ensuite placés dans ces trous, qui se reboucheront naturellement. L'irrigation par aspersion les premières semaines, puis au GAG (goutte-à-goutte), est essentielle. Avec 600 plants par planche et un prix de 3 €/kg, le revenu peut atteindre 400 € par planche. Le travail principal est l'implantation. Le niveau de rentabilité n'est pas extraordinaire, car rien d'autre n'est cultivé sur cette planche durant la saison.

Oignons

La culture de l'oignon sur toile tissée avec irrigation au GAG est facilitée par l'utilisation de bulbilles pour gagner en calibre et en précocité, avec une plantation précoce (fin février ou début mars). Des sols fertiles permettent de récolter un peu plus d'une centaine de kilos par planche, vendus à 3 € le kilo. Les bottes d'oignons frais sont particulièrement appréciées des clients et représentent une façon rentable de valoriser ce légume. Les mottes d'oignons blancs plantées en novembre sous tunnel et récoltées en mars et avril peuvent atteindre un rendement de 480 bottes par planche.

Tableau comparatif des rendements et revenus par culture

Facteurs Clés de la Rentabilité en Maraîchage

La rentabilité en maraîchage ne s'atteint pas du jour au lendemain et repose sur plusieurs piliers.

Capital et Installation

Pour s'installer en tant que maraîcher, un capital de 50 000 à 150 000 € est souvent nécessaire, selon l'ampleur du projet. Les serres représentent un investissement de 20 à 30 €/m², et l'irrigation coûte entre 5 000 et 10 000 €/ha. Des aides à l'installation, comme la Dotation Jeune Agriculteur (DJA) de 15 000 à 30 000 €, peuvent être cruciales. Les premières années sont souvent difficiles, servant à établir les systèmes, construire des relations client et peaufiner les opérations.

Surface et Productivité

Une micro-ferme diversifiée peut démarrer avec peu de capital. Pour vivre du maraîchage, une surface minimum de 1 à 2 hectares en bio diversifié avec vente directe est généralement requise. Des surfaces de 3 000 à 5 000 m² sont possibles en très intensif, et les serres augmentent considérablement la productivité.

Maraîchage Biologique

Le maraîchage biologique offre des prix de vente supérieurs de 30 à 50 % par rapport au conventionnel, bien que les rendements puissent être inférieurs de 20 à 30 % et la main-d'œuvre supérieure. Cependant, les aides à la conversion et au maintien en bio, ainsi qu'une forte fidélisation des clients, contribuent à sa rentabilité.

Gestion de la Charge de Travail

La charge de travail est intense, avec 50 à 70 heures par semaine en haute saison. La mécanisation est indispensable, et le recours à des saisonniers, des AMAP (Associations pour le Maintien d'une Agriculture Paysanne) pour l'entraide ou des groupements d'employeurs peut alléger la tâche.

Débouchés et Diversification

La diversification des débouchés est recommandée pour assurer la stabilité des revenus. Les AMAP avec engagement annuel, les marchés pour la fidélisation, les contrats avec la restauration collective et les partenariats avec les magasins bio sont des options fiables.

Formation et Expérience

Un diplôme tel que le BPREA (Brevet Professionnel Responsable d'Exploitation Agricole) ou équivalent est souvent nécessaire pour bénéficier de la DJA. Les formations adultes d'un an et les stages pratiques sont essentiels pour acquérir l'expérience nécessaire.

Soutien et Aides Spécifiques

Diverses aides sont disponibles pour les maraîchers : la DJA pour l'installation, les aides à la conversion bio (300-900 €/ha), le Plan Compétitivité et Adaptation des Exploitations agricoles (PCAE) pour les investissements, le crédit impôt bio, les aides régionales et les fonds européens agricoles pour le développement rural (FEADER).

Perspectives d'Avenir

La demande locale croissante, la priorité donnée à la souveraineté alimentaire, l'innovation des techniques, la motivation des jeunes agriculteurs et les transmissions d'exploitations offrent de solides perspectives d'avenir pour le maraîchage.

Graphique des revenus nets mensuels moyens en maraîchage bio en circuits courts

Témoignages et Exemples Concrets

Des exploitations maraîchères en France, qu'il s'agisse de fermes polyvalentes ou de structures spécialisées, illustrent le dynamisme du secteur. Des offres d'installation sont disponibles, telles que la reprise d'une ferme de 5,80 ha avec grands bâtiments et forte ressource en eau en Deux-Sèvres, ou une exploitation arboricole en AB spécialisée dans les pommes et poires en vente directe. Des projets d'élevage, de diversification ou d'accueil à la ferme sont également possibles.

En Drôme Provençale, une structure fonctionnelle et très bien équipée propose une installation en maraîchage bio. Près de Mantes-la-Jolie, une exploitation en maraîchage bio à reprendre offre la possibilité de développer la transformation ou l'accueil à la ferme. Ces exemples montrent la diversité des opportunités et la viabilité financière de l'agriculture à petite échelle, pourvu que la discipline, la gestion efficace et la résilience face aux imprévus soient au rendez-vous.

Carte des régions propices au maraîchage en France

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