
Le succès de l'implantation des prairies est un facteur déterminant pour la productivité agricole et la durabilité des systèmes d'élevage. Cela repose en grande partie sur la qualité des semences utilisées et la maîtrise des techniques de semis, des aspects cruciaux d'autant plus que les conditions climatiques peuvent introduire des défis inattendus. Les semences fourragères, graines destinées à produire des plantes consommables par les animaux d'élevage, permettent de créer des prairies temporaires ou permanentes. En France, près de 5 000 agriculteurs-multiplicateurs sont impliqués dans la production de semences fourragères certifiées, comme le souligne SEMAE en 2024. Il est important de noter qu'une semence fourragère n'est pas destinée à l'alimentation humaine.
L'Importance de la Qualité des Semences Fourragères
La qualité des semences est fondamentale pour une levée rapide et homogène, garantissant ainsi un peuplement suffisant et une couverture dense du sol. Deux familles principales dominent les prairies : les graminées et les légumineuses. Les graminées constituent la base de la plupart des prairies, avec le ray-grass anglais comme espèce la plus utilisée en France pour le pâturage. Les légumineuses, quant à elles, possèdent une capacité unique à fixer l'azote de l'air grâce aux bactéries présentes dans leurs racines, la luzerne étant la reine des légumineuses fourragères. L'association de ces deux familles multiplie les bénéfices, et l'interprofession SEMAE recommande ces associations dans le cadre du Plan Protéines national.
Les semences certifiées portent une étiquette bleue officielle, garantissant leur conformité aux standards de qualité. Seules les variétés inscrites au Catalogue français ont été testées en conditions pédoclimatiques françaises. Un point crucial à retenir est que les graines fourragères sont petites (2 à 4 mm) et ne contiennent que de faibles réserves (10 à 12 fois moins qu'un grain de céréales). La règle d'or est de semer à 1 cm de profondeur maximum, car semées trop profond, elles s'épuisent avant même de parvenir à la surface.
Choix des Espèces et Variétés : Une Décision Stratégique
Le choix des espèces et variétés doit être soigneusement considéré en fonction des objectifs de production, des conditions pédoclimatiques de la parcelle et des attentes de l'éleveur. Les mélanges prairiaux, les associations simples d'une variété de graminée avec une variété de légumineuse, ou les semis d'espèces pures constituent une gamme de solutions techniques. Les variétés recommandées sont celles du Catalogue Français ou, à défaut, celles du Catalogue Européen (www.semae.fr), et elles doivent avoir subi avec succès les tests officiels pour la production fourragère.
Principales espèces de graminées et leurs caractéristiques :
- Ray-grass anglais (RGA) : Espèce pérenne (6-10 ans), adaptée au pâturage. Il existe de grandes différences de précocité entre les variétés et deux ploïdies. Par exemple, les variétés les plus tardives sont mieux adaptées au pâturage, et les plus précoces sont plus résistantes en situations froides ou séchantes.
- Ray-grass d'Italie (RGI) : Bisannuel (1-2 ans), très productif pour l'ensilage. Son implantation est rapide.
- Ray-grass hybride (RGH) : S'implante rapidement sur tout type de sol avec une bonne productivité, mais présente une dormance estivale. Plutôt adapté à la fauche, il est moins remontant et de meilleure valeur nutritionnelle qu'un ray-grass d'Italie.
- Dactyle : Adapté aux sols séchants et supporte les températures élevées. Son installation est lente, mais sa pérennité est élevée. Il est déconseillé dans les sols hydromorphes et épie début mai, étant non remontant et la graminée la plus riche en protéines.
- Fétuque élevée : Aime les sols profonds et supporte bien les sols hydromorphes, la sécheresse et les températures élevées. Très pérenne, elle s'installe très lentement, son épiaison a lieu début mai, et elle est non remontante. Elle démarre tôt en végétation avec une valeur alimentaire moyenne à bonne.
- Fétuque des prés : Supporte bien le froid, la neige et les conditions de sol humide, mais craint les contextes séchants et les fortes températures. Son installation est très lente.
- Fléole : Adaptée aux sols acides et humides, elle convient particulièrement bien dans les zones à hivers très froids.
- Festulolium : Cette famille de plantes, issue de croisements entre ray-grass et fétuque, couvre une très large palette de comportements et d'adaptations aux conditions pédoclimatiques, aux modes d'utilisations et à la durée de la culture.
- Pâturin des prés : Très long à implanter, il a principalement des fonctions d'engazonnement et de limitation des salissements pour des utilisations en pâturage de longue durée, uniquement en mélanges.
Principales espèces de légumineuses et leurs caractéristiques :
- Trèfle blanc : Son utilisation peut être très large, sauf en cas d'excédent de fertilisation azotée, de difficulté de désherbage, de recours à de grandes légumineuses ou de prairies de courte durée (installation relativement lente). Le trèfle blanc peut servir d'engrais vert au potager.
- Luzerne : Adaptée aux sols calcaires bien drainés et fonctionne également bien avec inoculation sur des sols relativement acides avec chaulage. Elle ne supporte pas les sols hydromorphes ni les sols très acides. C'est l'espèce la plus productive en conditions chaudes, sèches et humides, riche en protéines et moins en énergie. La luzerne exige un sol bien drainé et un pH supérieur à 6.
- Trèfle violet : S'implante facilement et rapidement, tolère les sols humides et acides, et s'adapte à de basses températures. Sa résistance à la chaleur et à la sécheresse est moyenne. Il est très productif avec une bonne valeur alimentaire équilibrée, adapté à la fauche, et présente des risques de météorisation.
- Sainfoin : Espèce d'implantation relativement lente, réservée aux sols calcaires. Principalement utilisé en fauche et peut être cultivé en pur. Sa bonne capacité de séchage confère un intérêt particulier à cette légumineuse, riche en protéines et en tanins, et non météorisante.
- Lotier corniculé : Intéressant sur sols pauvres superficiels et séchants, il est peu agressif et peu productif. Sa dormance est variable, et sa pérennité est de 4 ans. Bien adapté au pâturage, il est aussi utilisable en fauche.
- Trèfle hybride : S'installe assez rapidement, supporte l'immersion et reste productif dans les sols compactés, humides, acides et asphyxiants. Très résistante au froid mais sensible à la sécheresse, cette espèce est adaptée au pâturage comme à la fauche et présente des risques de météorisation. Le trèfle hybride possède une bonne teneur en protéines et révèle un bon comportement en association.

La composition des mélanges doit prendre en compte le pouvoir de concurrence des espèces et variétés au cours des phases-clé de la prairie. Les trèfles (blanc, incarnat) et la phacélie peuvent aussi servir d'engrais verts au potager. Certaines légumineuses (luzerne, trèfle blanc) peuvent provoquer des ballonnements chez les ruminants si elles sont pâturées en excès.
Préparation du Sol et Techniques de Semis
Une préparation adéquate du lit de semences est cruciale pour le succès de l'implantation. L'objectif est d'obtenir un sol fin (mottes < 2 cm) en surface sur un sol bien nivelé et suffisamment rappuyé en profondeur. Cela nécessite de rouler avant le semis, notamment en cas de labour, et dans tous les cas après le semis avec un rouleau type cultipacker pour favoriser au maximum le contact terre-graines. Un sol bien rappuyé et sans discontinuité marquée sera favorable au développement racinaire des jeunes plantules et donc une croissance rapide de la prairie.
Techniques de préparation du sol :
- Labour : À privilégier dans le cas d'apport de matière organique avant semis (fumier, compost…) ou si la quantité de résidus végétaux (paille, repousses…) à enfouir est importante. Dans le cas de sols tassés après la récolte du précédent, un labour ou un passage de décompacteur sont préconisés. Le labour présente également l'intérêt de remplacer un désherbage chimique pour la destruction du couvert en place. Cette technique permet de préparer un bon lit de semences et favorise un meilleur enracinement des plantes. En revanche, elle conduit au cours de la première année d'exploitation à un déficit de portance et peut favoriser le salissement par la remontée en surface de graines d'adventices.
- Semis sans labour avec travail superficiel : Permet l'implantation de prairies sur des parcelles difficilement labourables (sols superficiels, présence de cailloux…). Il préserve la structure du sol et permet de maintenir la portance. La préparation superficielle du sol peut se réaliser avec un ou plusieurs passages d'un déchaumeur à disques ou à dents ou avec un outil animé.
- Semis direct : Plus adapté pour les espèces d'implantation rapide comme le ray-grass (RGI, RGH).
Comment réussir un sur-semis de légumineuses en prairies installées ? - ARVALIS-infos.fr
Maîtrise de la Densité et de la Profondeur de Semis
La densité de semis doit permettre d'assurer un peuplement à la levée d'environ 250 à 300 plantes par m² pour les bromes et les RGI, et de 500 plantes/m² pour les autres espèces. La répartition des graines doit favoriser une couverture rapide et dense du sol sur l'ensemble de la parcelle pour limiter les zones de sol nu, espaces privilégiés pour le développement des adventices.
Le semis à la volée avec un semoir à céréales dont les descentes ont été relevées donne de bons résultats, la herse du semoir suffisant à enfouir superficiellement les graines. L'utilisation d'un semoir centrifuge à engrais est déconseillée car la répartition et la densité du semis sont difficiles à maîtriser.
Enjeux du Semis Tardif et Solutions
Plus le semis sera tardif à l'automne et plus le développement à l'entrée de l'hiver sera faible. Des espèces non semées pourront alors profiter des espaces non couverts pour se développer et concurrencer la prairie à son redémarrage au printemps. Pour y remédier, à partir de début octobre, il est possible de réaliser des semis de prairies sous-couvert de mélange céréales-protéagineux récolté en immature (MCPI) durant le printemps suivant. Cette pratique nécessite deux semis : un pour le MCPI, puis un pour la prairie.
Impacts des Conditions Climatiques sur la Qualité des Semences de Céréales
Les conditions climatiques, et notamment les pluies intenses au moment de la récolte, peuvent susciter des inquiétudes quant à la qualité des semences, en particulier pour les céréales comme le blé. "Depuis début août, la dégradation des conditions climatiques génère des inquiétudes chez les agriculteurs qui n’ont pas pu récolter leurs blés avant la pluie. Certains propagent l’idée que 2023 ne serait pas une année à faire sa semence", note le syndicat des trieurs à façon français (Staff) dans un communiqué du mois d'août.
Il est crucial de ne pas confondre "qualité meunière et qualité semencière". "Si la pluie est néfaste à l'indice de chute d'Hagberg (TCH) et à la valeur boulangère, elle n'altère pas de la même façon la qualité germinative des grains", souligne Richard Meunier, technicien conseil chez EAT Conseil. "Jusqu'à 18 % de taux d'humidité, il n'y a aucun risque d'altération de la levée du semis", ajoute le Staff. Un blé à maturité dont le taux d'humidité est supérieur aux normes de stockage fait une excellente matière première pour la semence, alors que sa valeur marchande sera dégradée. Il est facile de le vérifier par des tests de valeur germinative comme le rappelle Arvalis en Bretagne le 9 août.

Cas des grains germés :
La dernière année à grains germés en France remonte à 2014. "De mémoire de trieur, il n'y aurait eu que trois années à grains germés depuis 2000. Cette année, seuls les secteurs côtiers du quart Nord-Ouest de la façade maritime sont affectés, sur 5 à 50 km à l'intérieur des terres", note Olivier Hoste, trieur en Normandie. Cependant, là encore, il ne faut pas confondre valeur marchande et valeur semencière. "Nos collègues de l'Europe du Nord le savent bien. Que ce soit au Danemark, en Grande-Bretagne, les blés germés sont bien plus fréquents qu'en France et cela ne les empêche pas de faire leurs semences de ferme", indique Sylvain Ducroquet, trieur dans les Hauts-de-France et vice-président de l'association européenne des trieurs de semence (EMSA).
Pour le Staff, "il convient d'abord de savoir faire la part des choses, entre grains germés et grains trop germés". Quand le germe ne fait que pointer à l'extrémité du grain, les spécialistes parlent alors de point blanc ou de prégermination. Si sa valeur céréalière est déjà altérée, il n'y a aucune dégradation de sa valeur semencière. Mieux, l'expérience du terrain montre plutôt un bénéfice, avec une accélération de la levée au champ. L'usage de la prégermination est ainsi répandu en culture potagère.
Ainsi, "il est possible de faire des semences de ferme les yeux fermés avec des grains prégermés. Dans le cas où le germe a percé l'enveloppe du grain, l'agriculteur doit se poser plusieurs questions" :
- Quel est le stade de développement du germe ? "Une fois que les radicelles apparaissent, il est trop tard. Le blé ne se conservera pas, il dépérira avant le semis. Mais si le germe n'est qu'aux premiers millimètres, ses facultés germinatives seront conservées jusqu'au semis, il reprendra son développement en terre". Les stades de germination des grains de blé sont définis comme suit : 1 - grain sain ; 2 - grain point blanc ; 3 - grain prégermination ; 4 - grain germé 2 mm ; 5 - grain germé 5 mm ; 6 - grain trop germé au stade début développement des radicelles et 7 - grain trop germé avec radicelles développées. Il convient aussi de faire la distinction entre les variétés, certaines étant plus sujettes à la germination au champ que d'autres.
- Jusqu'à quelle proportion de blé trop germé peut-on faire de la semence ? Arvalis rappelait que la valeur de référence du taux de germination des semences est de 95 % mais qu'une valeur dégradée de 85 % est tolérée pour les céréales à condition que cette moindre performance soit indiquée sur les sacs par une étiquette bleue pour permettre à l'agriculteur de corriger la densité de semis. Ces valeurs de germination sont calculées en sortie, mais pas en entrée.
Le Staff se montre confiant pour les semences. "La question du moment est de savoir où se situe la limite en deçà de laquelle il est déconseillé de faire de la semence de ferme." Les trieurs professionnels du Staff ont mis au point la méthode dite du "triage sévère", qui permet de "retirer au moins 50 % des grains indésirables". Ainsi, en partant de lots plus "sales", ils peuvent atteindre les niveaux de qualité des semences commerciales. "Même en 2023, les semences de ferme atteindront très majoritairement le niveau de qualité supérieure avec des valeurs germinatives au-dessus de 95 %, assure le Staff. Et il n'y a aucun doute sur la capacité de la profession à assurer pour au moins 99 % de sa clientèle des semences de qualité intermédiaire avec une valeur germinative comprise entre 85 % et 95 %. Nous saurons aussi dans ce cas alerter nos clients sur la nécessité d'adapter le taux de densité de semis."
En Belgique, "nous sommes également touchés par le phénomène, précise Thibault Van Halle, délégué commercial chez Deronne, à Lessines dans le Hainaut. Mais ma crainte aujourd'hui n'est pas de ne pas pouvoir trier la semence de ferme mais de manquer de semences commerciales. Si les agriculteurs sont trop nombreux à prendre peur, ils pourraient bien manquer d'approvisionnement, surtout pour les nouvelles variétés", estime le délégué commercial belge, qui rappelle également que les semences commerciales ne sont pas épargnées par le phénomène. "Elles ne poussent pas en usine, mais dans les champs…". Semer une prairie représente un investissement non négligeable (coût de semences de 150 à plus de 250 €/ha pour les prairies multi-espèces) et il est donc indispensable de tout mettre en œuvre pour réussir l'implantation.