La souveraineté semencière : Le combat des cultivateurs face à l’hégémonie des multinationales

Dans l’ombre des grands conflits médiatisés, une bataille cruciale se joue au cœur de notre alimentation : la privatisation et le monopole des semences agricoles. Depuis des siècles, les agriculteurs sélectionnent, sauvegardent et échangent librement leurs graines, garantissant ainsi la diversité des cultures et la résilience des écosystèmes. Mais aujourd’hui, ce modèle traditionnel est menacé par la domination croissante des multinationales agrochimiques, qui imposent brevets, semences OGM et normes restrictives. Depuis toujours, les paysans sélectionnent et échangent leurs semences librement. Pourtant, de nouvelles lois et la domination des entreprises agrochimiques ont bouleversé cet équilibre.

Schéma illustrant le cycle traditionnel de conservation des semences paysannes par rapport au modèle industriel

Aujourd’hui, trois grandes multinationales détiennent le monopole des semences, imposant des brevets et des OGM aux agriculteurs du monde entier : Bayer (qui a racheté Monsanto en 2018), Corteva et Syngenta. Elles ont réussi à prendre le contrôle des semences grâce à des brevets et à des lois favorisant l’agriculture industrielle. Nous assistons à la disparition progressive des anciennes semences au profit d’espèces standardisées et contrôlées. Ce phénomène impacte directement la biodiversité et augmente notre vulnérabilité aux maladies ainsi qu’aux catastrophes naturelles.

La stratégie du contrôle : Brevets et dépendance technologique

Les entreprises agrochimiques ont mis en place plusieurs stratégies pour contrôler les semences. Une fois qu’une entreprise dépose un brevet sur une semence, seuls ceux qui paient des droits peuvent l’utiliser et les agriculteurs perdent ainsi le droit de replanter leurs propres récoltes. Ensuite, elles imposent des semences OGM et hybrides qui sont souvent stériles, obligeant ainsi les agriculteurs à les racheter chaque année. Puis des lois sont mises en place pour favoriser ces grandes entreprises. Par exemple, en Europe, seules les semences inscrites au catalogue officiel peuvent être commercialisées, un processus qui peut être coûteux et inaccessible aux petits producteurs.

D’ailleurs, l’Inde illustre l’une des conséquences les plus dramatiques de cette situation. Chaque année, des milliers d’agriculteurs se suicident à cause des dettes accumulées après l’achat de semences OGM. Les multinationales cherchent avant tout à maximiser leurs profits et à dominer le marché agricole mondial. Pourtant, ce contrôle des semences va bien au-delà d’une simple question économique. Il affaiblit les petits agriculteurs qui n’ont plus les moyens d’être autonomes et menace la biodiversité en supprimant progressivement les variétés locales et traditionnelles. Il renforce un modèle agricole dépendant des pesticides et des engrais chimiques, ce qui a un impact écologique considérable.

😈 Comment MONSANTO Contrôle nos Semences : L'Enquête Complète | Documentaire

Le cas Percy Schmeiser : Un David contre Goliath canadien

Le fermier saskatchewanais Percy Schmeiser est décédé à l’âge de 89 ans. L'homme s'était fait connaître pour son combat contre le géant de l’agrochimie Monsanto, devenant un héros dans les milieux écologistes. En 1998, Monsanto l’accuse d’avoir utilisé dans ses champs des semences de canola modifiées sans en avoir payé les droits. Faux, rétorque Percy Schmeiser : les vents ont amené les graines transgéniques de chez ses voisins et ont contaminé ses récoltes. L'agriculteur poursuit l'entreprise pour cette contamination et pour avoir mis les pieds sur ses terres sans son consentement.

Une bataille judiciaire inégale s’engage. D’un côté se trouve une riche compagnie assistée par une armée d’avocats. De l’autre se bat un homme seul aux ressources financières limitées : « Ils peuvent nous traîner devant les tribunaux. Ça nous coûte de l’argent. J’ai dû hypothéquer ma ferme. » En 2001, un juge de la Cour du Banc de la Reine de la Saskatchewan rend une décision défavorable à Percy Schmeiser. Le fermier fait appel du jugement. Une deuxième bataille juridique s’enclenche devant la Cour suprême du Canada.

En 2004, dans une décision serrée de cinq juges contre quatre, la Cour suprême du Canada donne raison à Monsanto. C’est une immense déception pour Percy Schmeiser et ses compagnons de lutte. Cependant, d'autres opposants prennent la relève. Marc Loiselle et un groupe de fermiers de la Saskatchewan poursuivent à leur tour Monsanto pour les dommages que ses semences transgéniques ont causés à leurs récoltes. Le 7 octobre 2007, le fermier et sa conjointe Louise se voient décerner le prix Right Livelihood 2007, accordé par un mécène suédois. La récompense vise à honorer ceux et celles qui sont considérés comme des oubliés par les prix Nobel.

Réflexions sur la décision judiciaire et les droits des agriculteurs

La Cour suprême a rendu sa décision hier et j'ai des sentiments sympathisants et d'amis inquiets et je leurs en suis très reconnaissant. Ce fut une victoire personnelle et je tiens à remercier mon avocat Terry Zakreski pour son dévouement et sa persévérance en mon nom. Je n'ai pas à payer à Monsanto un centime pour les profits, les dommages, les pénalités, les frais de justice ou leurs frais d'utilisation de la technologie de 15 dollars l'acre. Je suis satisfait de cette décision, car j'ai toujours dit que je n'avais pas profité ou tiré avantage de la technologie de Monsanto dans mes champs.

J'ai toujours déclaré que je n’avais jamais voulu de leur technologie dans mes champs, que je n'utilisais pas leur technologie, que je ne vendais pas leur semence GM à un autre agriculteur et que je n'en tirais donc aucun profit. Je pense que Monsanto aura du mal à poursuivre les autres agriculteurs pour violation de brevet. Ils vont maintenant devoir prouver qu'un agriculteur a tiré profit de la présence de canola RR dans leur champ. La Cour a noté que mes bénéfices étaient les mêmes que j'ai du canola conventionnel ou du canola RR, et je vois donc mal comment Monsanto pourra dire à l'avenir que l'agriculteur a gagné plus d'argent grâce à son produit.

La Cour a déterminé qu'ils sont propriétaires de la plante et que j'ai enfreint la loi en l'ayant dans mon champ. La propriété s'accompagne de responsabilités et je suppose que d'autres poursuites seront engagées contre eux pour la contamination des champs des agriculteurs. J'ai toujours été préoccupé par ce manque de responsabilité de Monsanto dans la dissémination sans restriction du canola RR dans l'Ouest canadien. Sur la question plus importante de la validité de leur brevet, la Cour a décidé qu'il l'était, et nous devons accepter ce jugement. Pour que cela change, notre Parlement devra agir. Nous avons un conflit entre les droits des obtenteurs et le droit des brevets, et le gouvernement devra le résoudre.

Tout ce que j'ai fait, c'est de conserver mes semences d'année en année. Il est maintenant clair que le brevet d'une entreprise aura la priorité sur les droits des agriculteurs de conserver et de réutiliser leurs semences. Les agriculteurs devraient s'inquiéter de ce jugement, car ils risquent maintenant de perdre leur capacité à poursuivre cette pratique. Je pense que cet arrêt est une injustice et que le Parlement doit agir pour garantir la protection des droits des agriculteurs. J'ai toujours fait campagne sur le droit des agriculteurs à conserver et à réutiliser leurs propres semences. C'est ce que je fais depuis 50 ans.

L’histoire de la privatisation du vivant : De l’hybridation aux semences stériles

En introduisant le maïs hybride en France depuis la Libération et toute la chimie qui va avec, une poignée de firmes semencières ont fait leur beurre sur le dos des paysans. Comment en est-on arrivé là ? Petite histoire de la privatisation des graines et du traficotage du vivant. Ça commence toujours comme ça. Avec des Européens qui envahissent un continent et trucident les autochtones. Avant la « découverte » de l’Amérique en 1492, les Indiens cultivaient pépère le maïs et le reste. Ils pratiquaient la culture dite des « trois sœurs », c’est-à-dire la culture conjointe, sur une même terre, du maïs, de la courge et du haricot grimpant.

Il suffit de lorgner dans le rétroviseur pour tomber sur un certain Henry A. Wallace. Durant son mandat, il met le paquet dans la recherche sur les semences de maïs hybrides F1. À cette même époque, des êtres humains ont l’idée d’autoféconder en laboratoire deux variétés pures de maïs, puis de les croiser ensemble. Ils se rendent compte que les rendements sont bien meilleurs. Les épis sont tous les mêmes. Mais comme le maïs n’est pas stabilisé, il dégénère et ne peut pas être replanté l’année d’après. Pour faire simple : c’est l’exemple du mulet, engendré par un âne et une jument. Les graines sont stériles. Tout bénéf pour les entreprises qui peuvent revendre des semences tous les ans aux paysans. L’hybride F1 est né.

Graphique montrant le déclin de la biodiversité semencière au cours du XXe siècle

Les leçons québécoises et la lutte contre l’engrais chimique

Pourtant nous avons les connaissances pour faire les choses autrement. Je vous conseille d’ailleurs le livre Pour le bien de la terre de Louis Robert, ancien agronome du MAPAQ, pour mieux connaître la situation au Québec. On y apprend en outre qu’au Québec nous utilisons les engrais chimiques de façon excessive, une pratique bien plus répandue qu’ailleurs en Amérique du Nord. Cette surutilisation ne serait pas fondée sur les besoins réels des sols mais plutôt sur une habitude imposée par les vendeurs d’engrais. Le modèle agricole industriel vs l’idée que la productivité doit primer sur la qualité est totalement en décalage avec la manière dont la nature fonctionne.

Il ne suffit pas de produire en grande quantité ; encore faut-il préserver la qualité et la diversité des cultures. La nature a un équilibre propre, un rythme qu’elle impose, et il est essentiel de le respecter pour éviter les maladies, l’appauvrissement des sols et la dégénérescence des espèces. D’autant plus que le règne végétal reste une énigme pour la science moderne. La diversité des espèces et les conditions variées auxquelles elles sont exposées sont à la base de leurs propriétés thérapeutiques exceptionnelles, presque impossibles à reproduire en laboratoire.

Alternatives et résistance : Vers une réappropriation citoyenne

Malgré ce constat alarmant, il existe des solutions et des alternatives à ce modèle. Tout d’abord, ici au Québec, les agriculteurs peuvent utiliser les semences qu’ils souhaitent. D’ailleurs, plusieurs semenciers québécois offrent des graines de plantes variées, anciennes et/ou originaire du Québec et/ou biologiques. Au Québec, les consommateurs sont de plus en plus nombreux à rechercher des produits issus d’une agriculture durable. Les initiatives locales telles que l’agriculture biologique et les circuits courts permettent de se détacher du modèle industriel et de retrouver une forme d’indépendance agricole.

Il existe aussi partout dans le monde des initiatives de résistance menées par des agriculteurs et militants qui luttent pour préserver la diversité des semences paysannes. Des banques de semences paysannes permettent aux agriculteurs d’échanger librement leurs graines, et de conserver des variétés anciennes. Il y a urgence de prendre conscience collectivement de l’importance des semences et de la nécessité de protéger la biodiversité agricole. Et plus globalement de l’impact de nos modes de culture et d’élevage sur l’ensemble des écosystèmes, être humain inclus !

Il est inquiétant que quelques entreprises puissent potentiellement contrôler entièrement nos ressources alimentaires et donc notre santé. Cela dit, tout n’est pas perdu, car des militants aux quatre coins du monde se battent pour préserver notre patrimoine agricole. Grâce aux banques de graines, ils permettent de conserver et de partager les semences traditionnelles, perpétuant ainsi des valeurs fondamentales de solidarité, de communauté et d’indépendance. Les graines sont notre héritage commun. Il nous appartient de les protéger, de préserver la biodiversité agricole et de repenser notre rapport à la productivité, la diversification et l’agriculture pour bâtir un modèle plus durable et respectueux du vivant.

Nous avons tous un rôle à jouer en soutenant une agriculture plus locale et durable. Malgré un constat alarmant sur l’évolution de l’industrie alimentaire, nous sommes nombreux, et nos choix individuels ont un réel impact sur l’avenir de notre planète. Désormais, les agriculteurs pourront vendre les semences issues de leur production. Une pratique ancestrale pourtant interdite depuis les années 1930. Les semences paysannes c’est une pratique qui consiste pour un agriculteur à puiser une partie de ses graines dans sa récolte afin de replanter ensuite. Une pratique séculaire qui permettait aux agriculteurs de rester autonome financièrement.

Infographie sur les banques de semences communautaires et leurs bénéfices pour la biodiversité

Résultat, de grandes multinationales telles que Monsanto sont devenues leader sur le marché du "brevet" de la semence paysanne. En résumé, il s’agit de donner une "carte d’identité" en établissant une liste de critères d’homogénéité et de stabilité. Mais ce sont des critères qui ont été pensés pour les industries agroalimentaires. Les semences paysannes étant, par nature, ni stables, ni homogènes. Les paysans se sont retrouvés en situation de dépendance, obligés de racheter des semences puisque l’échange de semence était devenu illégal. À travers ce procédé ce sont finalement près de 90 % de variétés agricoles traditionnelles qui ne sont plus cultivées.

Désormais en France, la vente de "semences traditionnelles ou nouvellement élaborées relevant du domaine public plus rares et garantes de la biodiversité", sera autorisée. Dans la pratique, c’était déjà le cas, il existait un usage amateur basé sur le don et l’échange de semences paysannes non inscrites au catalogue officiel.

Le combat judiciaire de Paul François : La santé avant tout

C'est l'histoire d'un combat judiciaire qui dure depuis plus de 10 ans. Celui d'un agriculteur charentais, Paul François, qui se bat contre le géant de l'agrochimie Monsanto. Déjà deux victoires, mais la bataille continue. En février 2012, Paul François réussit à faire condamner Monsanto en justice et à faire reconnaître la responsabilité de la firme américaine dans son intoxication au Lasso, un puissant herbicide interdit en France depuis. Une décision historique, confirmée en septembre 2015 par la Cour d’appel de Lyon et qui propulse l’agriculteur au rang de héraut.

Pour la première fois en France, et même au monde, un simple citoyen démontre qu’il est possible de gagner face à la multinationale. Mais après 10 ans de bataille judiciaire, le 7 juillet 2017 la Cour de Cassation casse le jugement et renvoie l’affaire en appel. Épuisé, malade, mais tenace, Paul François repart donc au combat. Un combat qu’il mène aussi au nom de tous les agriculteurs, premières victimes de l’usage intensif des pesticides. Aujourd’hui, le céréalier a converti la moitié de son exploitation en bio et se bat pour un changement radical de modèle agricole.

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