
Le roman historique « Tarass Boulba » de Nicolas Gogol, publié en deux versions (1835 et 1843), est une œuvre majeure de la littérature russe. Ce récit épique et violent est destiné à exalter le sentiment national russe à travers la lutte des Cosaques Zaporogues orthodoxes contre les Polonais catholiques au cœur de l'Ukraine du 17e siècle. Il a inspiré de nombreuses adaptations cinématographiques au fil des décennies, témoignant de son impact culturel durable. Entre 1909 (avec une version russe muette) et 2009 (la dernière version russe), le roman a été adapté six fois au cinéma, soulignant l'attrait constant de cette histoire pour le grand écran.
Le Contexte Historique et la Genèse du Récit
À l'aube du 16ème siècle, l'Ukraine est un petit pays, la majorité de ce qui constitue aujourd'hui son territoire appartenant au royaume de Pologne et au grand-duché de Lituanie. Les Cosaques sont un peuple des steppes, profondément orthodoxe et considéré par les Polonais comme barbares et arriérés. Au gré des associations d'intérêt, les Polonais et les Cosaques font cause commune contre le sultan de Turquie dont l’Empire Ottoman s'étend d'un bout à l'autre de la Méditerranée jusqu'en Asie Mineure et au nord d'un bout à l'autre de la Crimée. Le sort de l'Europe se joue sur ces vastes plaines fertiles, les steppes.
Lors d'un combat acharné, les Cosaques parviennent à mettre en déroute l'armée ottomane. Cependant, les Polonais n'ont aucune envie de laisser l'Ukraine. Ils proposent aux Cosaques d'intégrer l'armée polonaise, offre qu'ils refusent, mais sont à leur tour vaincus. Dans ce tissu historique, Gogol tire son œuvre la plus célèbre et l'un des grands classiques de la littérature russe. L'intention de Gogol, propre au romantisme de son époque, est d'aller chercher localement les origines d'une culture jusque-là négligée au profit des références gréco-romaines. Les Cosaques sont ici des nomades fiers, concentrés sur un mode de vie guerrier masculin, construisant une image exacerbée de la masculinité dans toutes ses outrances. Ils sont également orthodoxes et c'est au nom de cette religion qu'ils vont combattre dans un premier temps les Turcs ottomans et ensuite les Polonais catholiques.

Les Adaptations Cinématographiques de "Taras Bulba"
Le roman de Nicolas Gogol a connu plusieurs vies sur grand écran. Une version française, coécrite par Pierre Benoit, avait réuni en 1936 Harry Baur (Tarass) et Danielle Darrieux (Marina). En 1962, deux versions différentes sont tournées : une production franco-italienne guère mémorable et la superproduction américano-yougoslave Taras Bulba réalisée par J. Lee Thompson.
Le Film de J. Lee Thompson (1962) : Une Superproduction Hollywoodienne
Le film de 1962, Taras Bulba, réalisé par J. Lee Thompson, est une production américano-yougoslave notable. Le scénario est l'adaptation de l'œuvre éponyme de Nicolas Gogol, célèbre auteur russe d'origine ukrainienne. Le roman de Nicolas Gogol est adapté par Waldo Salt (scénariste doublement oscarisé) et Karl Tunberg (scénariste entre autres de Ben-Hur en 1959). Cependant, ils suivent le roman très partiellement, développant plus que longuement la vie de « collégien » des fils de Taras, arrêtant le récit à la prise de Doubno - ce qui supprime toute la fin déprimante imaginée par l'auteur russe - et passant sous silence le nettoyage antisémite pratiqué par les Cosaques.
Le sujet du film était initialement un projet de Robert Aldrich, qui avait travaillé plusieurs années sur le scénario et comptait tourner son film en 1959 en Yougoslavie avec Anthony Quinn. Hélas, un défaut de financement entraîna la vente des droits. En 1961, Harold Hecht, associé à l'acteur Tony Curtis, entreprend de produire le film avec Yul Brynner et la très jeune Christine Kaufmann, âgée de 17 ans (qui épousera Tony Curtis après ce tournage). La réalisation est confiée à J. Lee Thompson qui tournera le film en Argentine (extérieurs) et à Hollywood (studios).

Le Casting et les Performances
Yul Brynner est une énorme star quand il tourne Taras Bulba. Plus jeune que le personnage imaginé par Nicolas Gogol, sa prestation est parfaite, sa carrure et son autorité correspondent à l'idée que le spectateur peut se faire d'un Cosaque. Il n'hésite pas à surjouer avec conviction le Zaporogue truculent dont l'énergie monopolise l'attention.
Tony Curtis, en jeune collégien cosaque, est moins crédible, mais son personnage est central à l'intrigue romanesque ajoutée au film. Le film est le dernier coproduit par la société de Tony Curtis et par sa femme Janet Leigh, Curtleigh, la contraction de leurs noms. La société ne survivra pas à leur séparation. Tony Curtis tombe amoureux durant le tournage de sa jeune partenaire Christine Kaufmann. L'actrice autrichienne, née d'un père allemand et d'une mère française, à 16 ans, a déjà une trentaine de films à son compte. Christine Kaufmann est une vedette en Europe, elle tourne aussi bien en Allemagne qu'en Italie ou en France. Elle tient des rôles importants dans, entre autres, Jeunes filles en uniforme (1958) de Géza von Radvanyi avec Lilli Palmer et Romy Schneider, Les derniers jours de Pompéi (1959) de Mario Bonnard avec Steve Reeves et Un nommé La Rocca (1961) de Jean Becker avec Jean-Paul Belmondo. Christine Kaufmann épousa Tony Curtis à Las Vegas en février 1963. Ils tournent par la suite un unique film ensemble, La mariée a du chien (1964) de Michael Anderson, avant que Christine Kaufmann ne mette sa carrière entre parenthèses à tout juste 20 ans pour se consacrer à ses deux filles. Pendant cette période, elle refuse le rôle-titre de Lolita que lui propose Stanley Kubrick et de faire partie de la distribution du Cid (1961) et de La chute de l'Empire romaine (1964), deux réalisations à grands spectacles d'Anthony Mann. Christine Kaufmann revient en Europe et reprend le chemin des studios avec une coproduction franco-italo-allemande : Tranquilles requins (1967) de Michel Deville, avant d'entamer une nouvelle carrière en Europe.
La Réalisation et les Choix Artistiques
J. Lee Thompson réalise avec une certaine fougue ce Taras Bulba, réussissant avec une évidente virtuosité ses grandes séquences en extérieur. Une très bonne gestion de l'espace conforme aux descriptions et l'ampleur métaphorique qu'attribue Gogol à la steppe. Le film n'est pas tourné en Ukraine, certainement à cause de difficultés d'ordre politique, mais en Argentine. Des grands espaces, sauvages, qui participent à la création de la terre des Cosaques. La démarche consistant à mettre à ce point en avant l'identité russe peut surprendre de la part du réalisateur des Canons de Navarone (1961) mais il y a bien un lien de continuité dans la mise en scène de l'esprit de résistance et cette fois-ci dans la mise en scène des actes guerriers qui prennent la dimension du grand spectacle.
Le film, splendidement photographié en 2,35/1 par Joseph MacDonald, sera même exploité en 70 mm (35 mm gonflé) stéréophonique pour plus d'Entertainment. Son mixage 2.0 monophonique, avec des dialogues clairs, offre une excellente dynamique sur les nombreuses scènes de bataille et sur la partition épique.
Malgré un casting d'Américains peu crédibles (Jack Palance, d'origine ukrainienne, avait refusé le rôle), sa foule de gauchos argentins virevoltant sur leurs destriers et ses décors mi carton-pâte, mi Matte-Painting, Taras Bulba avait tout pour devenir une série B poussive totalement décalée. Pourtant, malgré une romance à l'eau de rose dont raffolent les superproductions hollywoodiennes, le film n'est pas avare en grandes scènes mouvementées au souffle indéniable et dignes de l'épopée picaresque souhaitée par Nicolas Gogol.
La Musique : L'Épopée Sonore de Franz Waxman
La musique est proposée à Bronislau Kaper mais celui-ci, occupé à composer celle du film Les Révoltés du Bounty (1962), recommande Franz Waxman qui signera une partition épique digne d'éloges admirée par Max Steiner. Il est impossible de ne pas signaler la formidable partition musicale de Franz Waxman qui accompagne l'aventure de Taras Bulba. Elle a une énergie, une fougue et une jeunesse qui fait date dans l'histoire du cinéma à grand spectacle. Un bonus sur l'édition Blu-ray présente l'histoire de la musique du film par le journaliste Rafik Djoumi, ainsi que la carrière de Franz Waxman, de ses débuts dans les cabarets de Berlin des années 20 à sa contribution fondatrice au cinéma hollywoodien (18 minutes).
analyser une musique de film
L'Intrigue : Entre Fidélité et Libertés Narratives
Une grande partie du roman se retrouve dans le film de J. Lee Thompson, mais celui-ci développe une romance totalement absente du roman, ajoute un début et termine avant la fin du livre. Les éléments historiques du film situant l'action au début du film sont exacts. Pour chasser les armées turques du pays, le roi de Pologne fait appel au peuple cosaque, mais il trahit son allié au soir de la victoire. Désormais dispersées sur toute l'étendue des steppes d'Ukraine, les tribus cosaques attendent le jour de la vengeance, en particulier Taras Bulba, l'un de leurs principaux chefs. En envoyant ses deux fils étudier chez l'ennemi, celui-ci croit avoir trouvé un moyen de mieux le connaître pour ensuite le combattre plus facilement.
La grande qualité du film est de saisir la mentalité des Cosaques Zaporogues, cette masculinité des steppes, des traditions et rites de passage. Un peuple de guerriers dont le combat est l'affirmation d'une identité façonnée avec un code d'honneur né de l'eau (Taras Bulba donne la vie à son fils en le plongeant dans l'eau de la rivière) et de cette terre si fertile de l'Ukraine. Taras Bulba est le descendant d'une tradition ancestrale. Il vit dans l'attente d'un soulèvement contre les Polonais.
Andreï et Ostap, à l'université, sont confrontés à la xénophobie des Polonais. Les brimades et les insultes tombent sur les deux frères. Mais une belle princesse polonaise aperçue dans les rues de la ville, a raison des sentiments d'Andreï. Subjugué par la beauté de Natalia (Christine Kaufmann), il en tombe amoureux. Amour impossible entre un Cosaque et une Polonaise, mais réciproque. L'histoire d'amour entre Andreï et Natalia fonctionne comme une transgression qui rapproche deux êtres de culture et de famille différentes, on est plus proche de Roméo et Juliette que de Gogol. Cette relation n'existe pas dans le roman. La mise en scène de J. Lee Thompson accentue l'approche romantique. L'habileté des scénaristes est d'amener l'histoire à un aboutissement tragique entre le père et le fils parfaitement structuré autour de cet aspect romanesque. La scène finale entre Taras Bulba et Andreï est au-delà d'une simple confrontation et s'apparente à un sacrifice logique dans la perception cosaque. Andreï est conscient d'avoir par son amour pour une Polonaise, pactisé avec l'ennemi, trahi la confrérie cosaque. Il accepte le châtiment sans un mot dans une séquence très bien écrite. J. Lee Thompson termine sur une image forte, Taras Bulba, Natalia et Ostap autour du cadavre d'Andreï. Scène totalement inconcevable dans l'œuvre de Gogol, mais tout à fait plausible dans la continuité romanesque adoptée par J. Lee Thompson et ses scénaristes.
Une autre différence notable entre le livre et le film est le rôle d'Ostap, qui de frère aîné devient le cadet, est son personnage totalement minimisé dans cette version jusqu'à en devenir incolore et falot.
Les Scénaristes : Karl Tunberg et Waldo Salt
Le scénario est de Karl Tunberg et Waldo Salt. Karl Tunberg est avant tout connu pour le Ben-Hur de William Wyler. Malgré les problèmes liés à la paternité de l'adaptation du roman de Lew Wallace, le syndicat de scénaristes la WGA reconnaît Tunberg comme le plus important contributeur au film. Polémique qui lui coûte son Oscar de la meilleure adaptation au profit de Neil Paterson pour Les chemins de la haute ville. Karl Tunberg a derrière lui une longue expérience de films hollywoodiens tout d'abord pour la Fox puis pour la Paramount. Il est réputé pour ses comédies musicales.
Waldo Salt, autre scénariste de talent, refuse de témoigner devant la commission des activités antiaméricaines du sinistre sénateur McCarthy. Évidemment, Salt se retrouve inscrit sur la liste noire et pour survivre écrit sous divers pseudonymes pour la télévision. Il est crédité au générique de Taras Bulba sous son nom. Waldo Salt connaît une période faste de 69 à 79, en dix ans, il aligne les scénarii de Macadam Cowboy (1969) pour John Schlesinger, Serpico (1973) pour Sidney Lumet, Le Jour du fléau (1975) de nouveau pour John Schlesinger et Retour (1978) pour Hal Hasby.
Iron & Blood: The Legend of Taras Bulba et l'Accès aux Sous-titres
Sur SovietMoviesOnline.com, il est possible de regarder Iron & Blood: The Legend of Taras Bulba (Тарас Бульба) avec des sous-titres en ligne. Le site propose une sélection des meilleurs films soviétiques et russes afin de les rendre accessibles à un public international. Les sous-titres sont disponibles en anglais, russe, français, espagnol, allemand, turc, chinois, arabe et d'autres langues. L'apprentissage du russe, l'une des langues les plus compliquées du monde, peut être enrichi en regardant des films russes, ouvrant ainsi un nouveau monde de vocabulaire intéressant et divertissant.
Taras Bulba et la Dimension Impérialiste Russe
Au fil de l'exploration des films qui traitent de la culture littéraire et filmique russe, il reste impressionnant de constater à quel point l'Ukraine est un enjeu historique dans l'idéologie impérialiste de l'histoire des dirigeants russes tout puissants. Le Géant de la steppe (Ilya Muromets) d'Alexandre Ptouchko, édité en vidéo par Artus Films, proposait en effet un récit qui se situait dans une Kiev dominée par une invasion extérieure tandis que l'âme slave était glorifiée. Quelques années après ce film russe sorti en 1956, était présenté en 1962 cette fois-ci une production hollywoodienne dont le centre de l'intrigue visait à mettre en valeur, avec une touche d'exotisme exacerbée à l'égard des Cosaques, la nature profonde du peuple slave et donc russe, avec ses prétentions à s'imposer dans le territoire ukrainien. L'enjeu du film sera au final d'opposer l'amour à la guerre, autour de l'opposition entre un fils aux traits doux incarné par Tony Curtis face à un père à la virilité exacerbée interprété par Yul Brynner.

Informations Techniques du Film de 1962
- Titre original : Taras Bulba
- Support testé : Blu-ray
- Genre : Drame, Aventure
- Année : 1962
- Réalisation : J. Lee Thompson
- Distribution : Yul Brynner, Tony Curtis, Christine Kaufmann, Sam Wanamaker, Brad Dexter, Guy Rolfe, Perry Lopez, George Macready, Vladimir Sokoloff
- Scénario : Waldo Salt et Karl Tunberg d'après le roman de Nicolas Gogol
- Directeur de la photographie : Joseph MacDonald
- Décors : Edward Carrere
- Costumes : Norma Koch
- Montage : William Reynolds, Gene Milford, Eda Warren et Folmar Blanksted
- Musique : Franz Waxman
- Producteur : Harold Hecht
- Production : Harold Hecht Productions - Curtleigh Productions - Avala Film - United Artists Corporations - États-Unis
- Format image : 2,35:1 (Panavision anamorphique)
- Son : Version originale avec sous-titre français et Version française (mixage 2.0 monophonique)
- Couleur : Deluxe, Eastmancolor