La scarification, une pratique consistant à inciser, brûler ou abraser la peau pour y laisser des marques définitives, occupe une place complexe et souvent mal comprise dans notre société. Associée au monde du tatouage, à certaines tribus d'Afrique, à la médecine ou à l'auto-mutilation, la scarification est une pratique qui est mal connue du grand public. Cet acte, qui consiste à marquer son corps en le blessant, peut aller de la simple égratignure à la plaie profonde. Pour bien appréhender ce phénomène, il est nécessaire de distinguer les contextes dans lesquels il s'inscrit, allant de la modification corporelle choisie à l'expression d'une souffrance psychique profonde.

Les facettes multiples de la scarification
La scarification consiste à inciser superficiellement la peau avec un scalpel, celle-ci réagit alors en formant des cicatrices. Cette pratique est utilisée dans plusieurs cas. Si les « saignées » pratiquées au 17e siècle ont disparu, la scarification est toujours utilisée dans certains problèmes dermatologiques, notamment dans le cas des couperoses. Dans de nombreuses cultures à travers le monde, notamment en Afrique, en Océanie et chez certains peuples autochtones, la scarification a une signification profonde, liée à l'appartenance à un groupe ethnique ou à un clan. Elles sont pratiquées sur les joues, le front, l'abdomen ou encore le dos et possèdent différentes significations en fonction des différentes tribus, comme les croyances ou la classe sociale.
Dans les cultures occidentales contemporaines, la scarification est souvent pratiquée comme une forme de modification corporelle pour l'expression individuelle, l'esthétique ou un sentiment d'unicité. On peut d'ailleurs reproduire sur la peau une multitude de motifs et des couleurs peuvent également être utilisées. Grâce au scalpel, des motifs vont être tracés sur la peau où ils resteront de façon définitive une fois cicatrisation terminée.
Il existe plusieurs techniques qui ne sont pas à proprement parler des incisions en tant que telles, mais qui sont utilisées par ceux qui pratiquent la scarification :
- Le burning (brûlure) : Application de métal chauffé (fer à marquer) sur la peau pour créer des brûlures.
- L'abrasion : Utilisation de procédés mécaniques pour user la surface de la peau.
- Le skinning : Technique qui permet de retirer des morceaux de peau plus larges, nécessitant souvent un gel anesthésiant.
La scarification comme acte d'auto-mutilation
Malheureusement, il existe aussi une scarification liée à l'auto-mutilation. La scarification touche majoritairement les adolescents et résulte d’une grande détresse psychologique. Dans La Revue du Praticien, les médecins Jacquin et Picherot indiquent que les scarifications sont des incisions cutanées superficielles faites par l’individu lui-même, s’accompagnant d’un écoulement de sang ou de sérosité. Elles appartiennent au groupe des automutilations sans intention suicidaire.
Ce comportement à risque est une technique mise en place par la personne en grande souffrance psychique pour soulager son anxiété. Elle peut résulter d’une forte angoisse, d’un puissant mal-être (dépression, troubles du comportement alimentaire, harcèlement…), d’antécédents traumatiques ou de maladies psychiatriques. C’est un geste à la fois transgressif et agressif par lequel le sujet retrouve une certaine représentation de lui-même et reprend le contrôle de la situation.
Catherine Rioult, dans son ouvrage Ados : scarifications et guérison par l’écriture, souligne que les scarifications revêtent une dimension de coupure symbolique du lien entre les parents et l’adolescent, autrement dit l’autonomisation. Ce marquage du corps, plus ou moins agressif contre soi-même mais aussi contre l’entourage, est aussi un moyen de se réapproprier ce corps fait par les parents.
Les risques et complications physiques
La scarification est un acte sérieux qui comporte de multiples risques tant pour la santé mentale que physique. La scarification requiert la plus grande prudence à cause des risques d'infections qui sont possibles non seulement au moment de l'acte lui-même, mais aussi pendant la période où les plaies ne sont pas encore refermées.
En incisant la peau de différentes parties du corps à l’aide d’objets tranchants non-stériles (cutter, couteau, lames de rasoir, pointe de compas, bout de verre), il existe un risque de contracter une infection locale. Certaines scarifications profondes vont nécessiter la réalisation de points de suture pour refermer la peau et stopper une hémorragie. Les sutures se font le plus souvent dans le cadre des urgences, et la multiplicité des plaies entraîne dans ce contexte l’utilisation de points séparés en un plan unique superficiel. La proximité des plaies conduit à un élargissement suturaire secondaire après l’ablation des fils.

Histologiquement, l’examen d’une cicatrice élargie de scarification montre une jonction dermo-épidermique aplatie. Les fibres de collagène dermiques sont réticulées, à type 1 prédominant, tandis que les fibres de type 3 voient leur quantité diminuée. Ce tissu fibreux s’avère hypo ou avasculaire. La cicatrice devient brillante : l’épiderme aplati ne présente plus de microreliefs, de papilles festonnées, ou d’orifices annexiels.
Le mécanisme de la souffrance et du secret
Les personnes qui se font des incisions sur la peau, jusqu’au sang, le font souvent de manière impulsive comme une façon de se soulager d’une tension insupportable. La scarification est un acte qui, dans la majorité des cas, remplace la parole : elle manifeste une grande détresse que l’on a du mal à exprimer par des mots. En blessant son corps, on communique aux autres nos blessures.
Beaucoup d’adolescents qui se scarifient parlent de leur difficulté à s’arrêter, comme s’il s’agissait d’une drogue. Ce geste semble apporter sur le moment un réconfort face au sentiment d’angoisse, de vide et de détresse. Mais en fait, recommencer sans cesse montre qu’il s’agit plutôt d’un cercle vicieux. Non seulement ça ne fonctionne pas, on ne se sent pas mieux, mais en plus cela laisse des traces physiques et psychologiques qui finalement renforcent le sentiment de mal-être.
Dans la scarification, il y a aussi ce paradoxe entre le montré et le caché : c’est une pratique solitaire, secrète, et pourtant la blessure enroulée dans de multiples pansements est bien plus visible encore. Les personnes auront tendance à cacher les traces sur leur corps en portant des vêtements amples, des vêtements à manches longues ou en refusant de se déshabiller dans les vestiaires.
Accompagnement et prise en charge
L’automutilation est la manifestation physique d’un profond mal-être psychique et elle accentue la dégradation de l’état mental du patient atteint. Il est donc indispensable d’intervenir rapidement si vous constatez ce type de pratique chez l’un de vos proches. La constatation de scarifications doit toujours conduire à une évaluation soigneuse par le médecin traitant avant un éventuel recours à un psychologue clinicien, voire à un psychiatre dans certains cas.
Si votre santé mentale se détériore et que vous avez recours à l'auto-mutilation, il est indispensable de ne pas rester seul. Faites part de votre mal-être à un proche qui pourra vous accompagner dans cette période difficile. Il n’est jamais facile d’exprimer ses souffrances et de trouver des solutions seul. La peur du jugement est souvent présente alors que la bienveillance et l’échange doivent être de rigueur.
Pour les plus jeunes, des lieux tels que les Points Accueil Écoute Jeunes (PAEJ), ou les Maisons Des Adolescents (MDA) sont à votre écoute. Il vous sera ainsi possible de rencontrer des professionnels de santé comme des psychologues. Si vous pensez qu’un membre de votre famille ou un de vos amis s’auto-mutile, essayez d’ouvrir la discussion. Créez un environnement sécurisant dans lequel le jugement n’a pas sa place. Soyez à l’écoute et faites preuve de bienveillance.
La place de la fratrie dans les troubles psychiques
L'expérience de la scarification esthétique : une perspective technique
Pour ceux qui choisissent la scarification comme modification corporelle esthétique, la démarche est radicalement différente. Il est crucial que la scarification soit pratiquée par des professionnels expérimentés utilisant du matériel stérile et dans des conditions d’hygiène strictes. Une scarification se réalise donc chez un professionnel du métier qui sait ce qu’il fait et possède les instruments stériles.
Le début de la réalisation se passe comme un tatouage : une fois le motif choisi, on réalise un calque, on le pose sur la peau désinfectée. Comme le but est d’avoir de grosses chéloïdes, certains pratiquants réalisent des « anti-soins ». Le temps de cicatrisation est long. On dit qu’il faut compter 4 à 5 ans pour qu’une chéloïde soit entièrement cicatrisée. De mes observations, la 1e année, la cicatrice va doucement gonfler et devenir rouge. Ensuite, elle va se stabiliser et dégonfler tout doucement avec le temps.
Cependant, cette pratique esthétique comporte des désagréments. Le principal point négatif est que ça gratte, énormément, et pendant des mois. L’entretien n’est pas toujours facile non plus : la cicatrice n’est jamais à l’abri d’une mauvaise blessure ou d’un coup de soleil. Il n’est pas recommandé d’exposer une scarification au soleil pour éviter le vieillissement prématuré du tissu cicatriciel.

La nécessité d'un regard éclairé
C’est un acte radical qui donne un sentiment de liberté aux personnes qui se sentent enfermées dans un corps en souffrance. Dans les sociétés occidentales, la perception est plus mitigée, allant de la fascination à la désapprobation. En conclusion, la scarification est une pratique complexe avec des significations et des motivations très variées selon les contextes culturels et individuels.
Il est important de chercher de l’aide si votre enfant, l’un de vos proches ou vous-même souffrez de scarifications. Dire les choses, même très graves, ne les fait pas empirer, mais les apaise. La souffrance n’est pas quelque chose qui se juge, elle appelle au contraire à la solidarité et au dialogue. Ainsi on n’est plus seul-e dans son mal-être, dans sa tête et dans son corps. Et peu à peu, les mots prendront la place des blessures. Le soin consiste à entrer en connexion avec la personne, que l’on comprenne son fonctionnement et qu’on ne soit pas là pour lui donner des leçons de morale qui seraient vécues comme une agression, mais de trouver ensemble des solutions pour lutter contre ces symptômes.