La Tonte des Princes chez les Mérovingiens : Un Symbole de Pouvoir et de Déchéance

Couronnement de Clovis

La dynastie mérovingienne, qui régna sur le royaume des Francs du Ve au VIIIe siècle, se distingue par des conceptions du pouvoir uniques, dont le plus emblématique est sans doute la longue chevelure de ses rois. Ce détail capillaire, loin d'être anecdotique, incarnait la légitimité et la puissance du souverain, faisant de la tonte une arme politique redoutable, capable de déposséder un prince de son droit à régner. Le nom de cette dynastie vient de Mérovée, le grand-père semi-mythique de Clovis, fondateur reconnu de cette lignée royale.

Aux Origines du Pouvoir Mérovingien : Conquête, Conversion et Partage

Le premier représentant historique de la dynastie mérovingienne est Childéric Ier, fils de Mérovée, qui dominait l'ancienne province romaine de Belgique Seconde. Cependant, c'est Clovis, petit-fils de Mérovée, qui, par ses campagnes militaires, agrandit véritablement le royaume des Francs (latin regnum francorum) vers l'est en Alémanie et au sud-ouest en Aquitaine, alors dominée par les Wisigoths. Cette expansion fut rendue possible après sa conversion et son baptême, survenus entre 496 et 499, et grâce à l'appui de l'aristocratie gallo-romaine et de l'Église catholique. Clovis installera sa capitale à Paris vers 507. À la suite de son règne, le nom Mérovingien donna son appellation à une ère historique, le peuple sous-jacent à cette appellation étant les Francs, qui donnèrent son nom à la « France ». Ce peuple, autrefois qualifié de « barbare » par les Romains, était un peuple germanique.

Carte du royaume franc sous Clovis

Une caractéristique fondamentale de la royauté franque, issue de la tradition germanique et de la loi salique, était la conception du royaume comme un bien patrimonial. À la mort du roi, le royaume était divisé entre ses enfants de sexe masculin, ce qui engendra une multitude de morcellements et de nombreuses luttes fratricides, menées dans l'espoir de limiter l'éclatement du territoire conquis à l'origine par Clovis.

Comment Clovis a fondé le Royaume des Francs ?

La Loi Salique et le Partage du Royaume

La loi salique, un code de lois élaboré entre le début du IVe siècle et le VIe siècle pour le peuple des Francs dits « saliens », dont Clovis fut un des premiers rois, établissait, entre autres, les règles d'héritage. Elle excluait les femmes de la succession tant qu'il restait des héritiers mâles. Ainsi, le royaume était divisé à la mort du roi entre ses enfants de sexe masculin. Il est important de noter que l'expression « loi salique » a désigné deux réalités différentes. Au haut Moyen Âge, elle se référait à ce code de loi rédigé en latin, comportant des emprunts au droit romain. Plusieurs siècles après Clovis, au XIVe siècle, un article de ce code fut exhumé et utilisé par les juristes de la dynastie royale des Valois pour justifier l'interdiction faite aux femmes de succéder au trône de France. À la fin de l'époque médiévale et à l'époque moderne, l'expression désigna alors les règles de succession au trône de France, règles imitées dans d'autres monarchies européennes. L'éviction des femmes du pouvoir par cette loi s'appuie sur des faux en écriture, des mensonges et des omissions de l'Histoire, comme l'a étudié l'historienne Éliane Viennot, montrant aussi que cette éviction a suscité dès le XIIIe siècle des résistances et des conflits.

Manuscrit de la loi salique

Les Conséquences des Partages Successifs

La première division du royaume eut lieu à la mort de Clovis en 511, entre ses quatre fils : Thierry reçut la région de Metz, Clodomir Orléans, Childebert Paris et Clotaire Soissons. S'ensuivirent des conflits et des assassinats, tels que celui des fils de Clodomir par leurs oncles, Childebert Ier et Clotaire Ier. Le royaume fut brièvement réunifié sous Clotaire Ier, puis divisé à nouveau entre ses fils.

Cette coutume du partage du royaume, pratiquée chez les peuples germaniques, constitua une règle de dévolution du pouvoir, le royaume étant considéré comme un patrimoine familial. La mort du roi était suivie de nombreux pourparlers afin de décider de quelles régions allait hériter chaque fils. La division affaiblissait considérablement le pouvoir de la dynastie franque, bien que chaque héritier fût considéré comme Rex Francorum, roi des Francs, dans une recherche d'unité qui défendait âprement les frontières. Paris, ancienne capitale sous Clovis, perdit son rôle pour devenir un symbole de l'unité, exclue des partages.

Les conséquences politiques furent graves. Le partage créa des conflits fratricides dictés par la convoitise, souvent suivis de meurtres en série ou de guerres entre royaumes frères. Après la mort de Clovis Ier, Clodomir mourut lors d'une conquête, et les autres frères massacrèrent leurs neveux pour écarter tout héritier, à l'exception de saint Cloud qui se fit tondre. Clotaire Ier finit par réunifier le royaume.

Mais à sa mort, avec quatre héritiers (Caribert, Chilpéric, Gontran, Sigebert), un second partage fut suivi d'une longue « saga familiale » tragique, opposant notamment Sigebert et Chilpéric, et leurs épouses, Brunehilde et Frédégonde. Cette querelle familiale, alimentée par la haine entre elles, tourna à la guerre civile (faide royale). Frédégonde se montra particulièrement cruelle, faisant assassiner Sigebert Ier en 575, tous les autres enfants de son mari Chilpéric Ier, son propre mari en 584, et Childebert II en 596. Cette haine aggrava la division entre Austrasie et Neustrie, faisant perdre toute unité au royaume et freinant le développement de la dynastie mérovingienne. Ces conflits familiaux profitèrent aux maires du palais, qui s'enrichirent et bénéficièrent d'un pouvoir croissant, les menant finalement au trône avec l'avènement de Pépin le Bref.

La Signification de la Chevelure Royale et la Tonte

Les rois mérovingiens détenaient le mund, une puissance charismatique et surnaturelle transmise par le sang et légitimée par les victoires du chef. On pensait alors que l'ascendant magique du roi franc résidait dans sa chevelure : ils sont surnommés les "rois chevelus" (Reges criniti). Leurs cheveux longs et soigneusement conservés, jamais coupés, étaient le signe visible de la royauté. Grégoire de Tours rapporte qu'il était interdit de couper les cheveux d'un roi franc, sous peine de le priver de toute légitimité. Inversement, tondre un prince revenait à le rendre inapte à régner. La longue chevelure distinguait le roi des autres hommes libres, qui portaient les cheveux courts, fonctionnant comme un marqueur statutaire immédiatement identifiable. Le pouvoir était ainsi inscrit dans le corps même du souverain, visible de tous, sans médiation institutionnelle.

Roi Mérovingien Chevelu

Cette sacralité de la chevelure s'inscrivait dans une tradition plus large des sociétés germaniques. Chez plusieurs peuples du Nord, les cheveux longs étaient associés à la force vitale, à la liberté et à la puissance guerrière. La chevelure apparaissait ainsi comme un réservoir symbolique de puissance, presque magique, que le roi incarnait au plus haut degré. Avant l'époque carolingienne, il n'existait pas de rite d'onction royale comparable à celui qui sacralisera Pépin le Bref puis Charlemagne. Le roi mérovingien n'était pas sacré par l'Église ; il était sacré par sa lignée.

Dans ce système, la tonte devint une arme politique redoutable. Déposséder un roi de sa chevelure, c'est l'exclure symboliquement du pouvoir sans verser son sang. Le cas le plus célèbre est celui de Childéric III, le dernier roi mérovingien, déposé en 751 : il fut tondu avant d'être relégué dans un monastère. Ce geste marqua la fin d'un monde, car désormais, la chevelure ne faisait plus le roi.

La Chute des Rois Chevelus et l'Ascension des Carolingiens

À partir de 639, à la fin du règne de Dagobert Ier, commença l'époque des souverains que le biographe de Charlemagne, Éginhard, nomma au IXe siècle les « rois fainéants » dans sa Vita Karoli, afin de légitimer la prise de pouvoir carolingienne. Souvent très jeunes, les querelles familiales pour le pouvoir ne leur laissant qu'une espérance de vie très faible, les souverains mérovingiens devinrent les jouets de l'aristocratie. Dans un contexte général de crise économique en Occident, les richesses acquises par leurs prédécesseurs s'amenuisaient considérablement, suite à l'arrêt des campagnes militaires, aux détournements de l'impôt et aux dépenses engagées pour venir à bout des révoltes et pour acheter la fidélité des vassaux.

L'autorité des Mérovingiens s'affaiblit donc pendant cette période de pauvreté et de déclin de la monarchie, tandis que s'imposaient peu à peu les maires du palais. À l'origine simple intendant, le maire du palais devint avec le temps le réel administrateur du royaume en raison de son rôle central dans les relations avec l'aristocratie franque. Issu de celle-ci, il défendait naturellement les intérêts des nobles, ce qui valut aux détenteurs de la charge un prestige croissant. Progressivement, la charge de maire du palais consista notamment à déclencher les guerres, à négocier les accords avec les pays voisins, à nommer les évêques, les ducs et les comtes.

En 750, les derniers Mérovingiens avaient depuis longtemps perdu tout pouvoir, excepté dans les apparences. Ce fut le temps d'une nouvelle dynastie franque issue de l'aristocratie austrasienne : les Carolingiens. Leur premier roi, Pépin III, dit le Bref, aussi nommé Pépin le Pieux, fut couronné et sacré après avoir déposé Childéric III, le dernier Mérovingien, avec l'aval du pape Zacharie. Ce fut le cas de Childéric III, le dernier des rois mérovingiens, qui fut tondu avant d'être enfermé par le nouveau roi, comme nombre de ses prédécesseurs qui avaient été écartés du trône. Ce geste de tonte, symbolique de la destitution, était une manière de déchoir le roi sans verser son sang, le privant ainsi de sa légitimité sacrée.

Pépin le Bref déposant Childéric III

Avec l'avènement des Carolingiens, une nouvelle conception du pouvoir s'imposa. Pépin le Bref puis Charlemagne fondèrent leur légitimité non sur le sang, mais sur le sacre, c'est-à-dire l'onction religieuse conférée par l'Église. La longue chevelure perdit alors sa valeur politique. Le roi carolingien pouvait porter les cheveux courts : sa légitimité était ailleurs. Cette rupture marqua une transformation majeure de l'État médiéval, où le pouvoir devint plus abstrait, plus institutionnalisé. La chevelure mérovingienne n'est donc ni une curiosité ni un archaïsme. Elle est le cœur visible d'un système politique fondé sur la personne du roi, sur son corps et sur son lignage. Quand les Carolingiens remplacèrent les rois chevelus par des rois oints, ce n'est pas seulement une dynastie qui disparut : c'est une manière de penser le pouvoir qui s'éteignit.

L'Héritage Mérovingien et les Réécritures Médiévales

Les Mérovingiens ne forment pas une succession linéaire, mais une constellation de rois, souvent contemporains, reflétant une autre manière de concevoir le pouvoir et le partage du royaume entre héritiers.

À la fin du Moyen Âge, des auteurs entreprirent de traduire en français les Vies de saints auparavant rédigées en latin, notamment celles de figures de sainteté liées à la dynastie mérovingienne (Denis, Rémi, Geneviève, Éloi, Médard, Bathilde et Cloud). Ces réécritures laissaient transparaître des desseins politiques, notamment la volonté des rois Capétiens de glorifier leur dynastie à un moment compliqué, entre les débuts de la guerre de Cent Ans et l'arrivée au pouvoir contestée des Valois. À travers des ajouts textuels plus ou moins subtils, les auteurs au service des souverains mettaient en avant la sacralité des Mérovingiens, avant de laisser entendre que ces derniers étaient les ancêtres des Capétiens, reprenant le refrain déjà entendu d'une dynastie royale ininterrompue depuis Clovis jusqu'aux Valois.

Sainte Geneviève gardant Paris

Dès le XIIe siècle, et surtout durant les XIIIe-XVe siècles, la littérature médiévale fut traversée par un processus de vernacularisation de l'écrit, général dans la civilisation occidentale. Les Vies de saints, autrefois cantonnées au latin des clercs, s'ouvrirent à ces langues « vulgaires » longtemps considérées comme celles du peuple. S'il s'agissait de mettre ces Vies à portée du plus grand nombre, les réécritures en français étaient également mises au service d'intérêts idéologiques et politiques, depuis le prêtre cherchant à promouvoir un pèlerinage jusqu'au prince soucieux d'asseoir son pouvoir. Le prestige des saints du passé et l'autorité conférée à la matière hagiographique ont forcément engendré la tentation chez les représentants des pouvoirs politiques et religieux d'instrumentaliser celle-ci pour justifier le bien-fondé de leurs actions et la continuité de leur domination, d'autant plus que les Vies en langue française se répandaient dans toutes les franges de la société médiévale.

Glorification des Ancêtres Royaux

La royauté capétienne mobilisa des saints particulièrement renommés (Denis, Remi, Geneviève, mais aussi Médard et Éloi) et des représentants de la dynastie mérovingienne comme la reine Bathilde et le prince Clodoald. Certaines réécritures en français de leurs Vies permirent ainsi aux derniers souverains Capétiens et aux premiers Valois d'affirmer leur pouvoir au moment où la royauté était en difficulté.

Pour Clodoald comme pour Bathilde, les auteurs des réécritures ont eu à cœur d'affirmer leur appartenance à la royauté. La première Vie de saint Cloud en français, rédigée au XVe siècle, reprend par exemple la généalogie de Clodoald, ce qui permet de souligner que le saint appartient à une glorieuse lignée de rois. Le cas de Bathilde, épouse de Clovis II et mère de Clotaire III, Childéric II et Thierry III, est encore plus remarquable, avec une première version du XIIIe siècle qui affirme qu'elle est « estraite de roial lignie ». Le statut social non précisé de l'esclave vendue vili pretio dans une Vita Balthildis qui évoque une origine saxonne se mue donc en lignage royal dès la première réécriture. Mais c'est surtout la deuxième Vie de sainte Bathilde (XVe siècle) qui insiste sur l'origine royale de la sainte, quitte à lui inventer une parenté en affirmant, au mépris de toute réalité historique, qu'elle « estoit fille de Florida, roy de Colongne ». L'auteur s'inspire ce faisant de la tradition rapportée par deux chansons de geste, Theseus de Cologne et Ciperis de Vignevaux.

Surtout, l'insistance des Vies de Bathilde et de Clodoald sur la dimension régalienne de leurs protagonistes permet de valoriser la dynastie à laquelle ceux-ci appartiennent. La sainteté des ancêtres rejaillit sur le prestige de leurs successeurs et s'incorpore au capital symbolique de la lignée dans son ensemble. Une phrase inédite vient amplifier la deuxième Vie de Bathilde, selon laquelle les vertus manifestées par la sainte « demonstrent bien en toutes choses [qu'elle est] descendue de la noble lignee royalle ». Ce faisant, un lien de causalité est établi entre la sainteté et l'ascendance royale : si Bathilde présente les qualités d'une sainte, c'est justement parce qu'elle est de sang royal et que celui-ci porte en lui-même les germes de la perfection. L'idée n'est pas nouvelle d'une sorte de charisme lié à la haute naissance et qui se perpétuerait de manière héréditaire au sein de certaines familles prédestinées, remontant au Haut Moyen Âge, sinon au-delà.

Comment Clovis a fondé le Royaume des Francs ?

Dans une moindre mesure, l'auteur de la première Vie de saint Cloud paraît également vouloir témoigner de la sacralité de la royauté française lorsqu'il revient sur ce qui apparaît à la fin du Moyen Âge comme l'acte fondateur du lien entre Dieu et les rois français : le baptême de Clovis. Une précision inédite décrit ce dernier comme le « premier roy de Franche chrestiens », et le fait qu'elle soit immédiatement suivie d'une généalogie permet de replacer Cloud dans la parentèle de Clovis, mais aussi de créer l'image d'une lignée chrétienne dont Clovis serait le premier jalon. L'archevêque Hincmar de Reims utilisa le même procédé en 869, affirmant la continuité mystique des rois francs et ébauchant l'idée d'une sainteté dynastique mérovingienne inaugurée par le baptême de Clovis. La tentation est grande en effet d'en faire un saint qui, pour reprendre Franck Collard, « eût donné à la première “race” l'équivalent de ce que Charlemagne était pour les Carolingiens et Louis IX pour les Capétiens. Faire débuter la royauté chrétienne par le règne d'un saint aurait parachevé la construction idéologique de l'État royal en prouvant que la sainteté était consubstantielle à la monarchie de France ».

La Continuité Dynastique et la Royauté Française

Cependant, c'est à la fin du Moyen Âge que sont rédigées les réécritures, et la lignée mérovingienne importait certainement moins aux remanieurs que celle des Capétiens au pouvoir, puis des Valois. La mise en avant de Clovis et ses successeurs n'avait de sens que si l'on savait que les rois capétiens se voulaient leurs héritiers, sinon par le sang, au moins spirituellement. Aucune réécriture ne l'affirmait de façon explicite, mais la deuxième Vie de sainte Geneviève (XIVe siècle) opéra à plusieurs reprises un rapprochement entre les rois capétiens et leurs prédécesseurs mérovingiens. Il y était précisé que Clovis est « dit Loys en son baptesme », puis que « le roy Loys [était] jadiz appellé Clovis ». On savait en effet à la fin du Moyen Âge que Louis et Clovis sont un seul et même nom et, à l'instar du remanieur de Geneviève II, on s'imaginait que Louis est l'équivalent chrétien de Clovis. Un amalgame était ainsi opéré entre ce dernier et les rois carolingiens et capétiens nommés Louis, dont trois sont évoqués : Louis le Pieux ; Louis VI, fils de Philippe Ier, sous le règne duquel se déroula en 1130 le Miracle des Ardents ; et Louis VII le Jeune (1120-1180).

Geneviève II opéra également un rapprochement entre le baptême de Clovis et le sacre des rois de France tel qu'il est pratiqué lorsque la réécriture est composée, à la fin du XIVe siècle : « […] Et apporta un ange de paradis une ampolle pleine de saint cresme, dont il fu enoins et dont ses successeurs roys de France sont enoins à leur coronnement ». La transition du passé simple au présent de l'écriture atteste bien la volonté de l'auteur de lier les deux époques, mais aussi les deux cérémonies. Le baptême de Clovis devint ainsi l'équivalent d'un sacre et le roi apparut comme le premier des Francs sacrés. Ce qui est faux au regard de l'histoire permet surtout de placer la lignée capétienne dans la continuité du souverain mérovingien. La référence à la Sainte Ampoule vint matérialiser cette continuité entre les dynasties, mais témoigna aussi de ce que le pouvoir royal est accordé par Dieu aux rois mérovingiens comme capétiens à travers une « ampolle pleine de saint cresme ». Ce faisant, l'hagiographe insista sur le caractère sacré sans équivalent de l'onction du roi de France par rapport à celles d'autres monarques (supérieure à celle des rois d'Angleterre, en particulier, qui prétendaient au même moment à la couronne de France). Cette mystérieuse fiole, dont on avait beaucoup parlé depuis Hincmar au IXe siècle mais que nul n'avait jamais vue, fit d'ailleurs sa première apparition publique en 1131 pour le sacre de Louis VII.

Cette volonté d'établir une continuité entre les dynasties transparaît jusque dans certains termes des réécritures, même s'il est souvent difficile de faire la part entre ce qui relève d'une actualisation tardo-médiévale du propos et les changements propres à affirmer la permanence de l'institution royale. On a ainsi l'impression que les rois mérovingiens mis en scène dans les Vies règnent à la façon des Capétiens. Les hommes de leur entourage sont désignés comme barons, comtes ou chevaliers : ces titres anachroniques, issus de la société féodale, ne figurent naturellement pas dans le texte original des Vitae. L'auteur de la première Vie de Bathilde dit de Clovis II qu'il « mist […] el servige Nostre Seigneur le proece de se chevalerie ». Le roi y est également présenté effectuant un pèlerinage « en le sainte tere de Jherusalem », ce qui ferait de lui le premier roi franc à s'être rendu en Terre sainte. En réalité, ni la Vita Balthildis ni une autre source ne mentionnent un quelconque voyage de Clovis II à Jérusalem, et il est peu probable qu'un tel événement aurait été passé sous silence. On en conclut que ce pèlerinage inventé sert de prétexte à l'épisode dit des « Énervés de Jumièges » et à la mise en scène d'une régence qui tourne mal, en même temps qu'il permet d'établir un lien avec les grands rois capétiens partis en Terre sainte : Louis VII, Philippe Auguste et surtout Louis IX. C'est d'autant plus vrai que le pèlerinage prend presque la forme d'une croisade, avec Clovis II accompagné de « sa chevallerie et de sez gens ». L'auteur de la deuxième Vie de sainte Bathilde entend aussi offrir de la reine du VIIe siècle une image conforme aux réalités capétiennes lorsqu'il insiste sur sa naissance royale. Il témoigne ce faisant de sa totale ignorance des pratiques mérovingiennes en matière de mariage. Les exemples de rois mérovingiens proches de leurs successeurs de la fin du Moyen Âge pourraient être multipliés à l'envi ; préférant les châteaux et les cités à une vie d'itinérance ; entourés d'un « conseil » non plus seulement constitué des grands de leur entourage mais d'officiers, comme celui mis en place au XIIe siècle par les Capétiens ; et dont le pouvoir est relayé sur le terrain par une armée de baillis et de prévôts. Qu'il s'agisse ou non d'actualiser le vocabulaire, de le remettre « au goût du jour » afin que le texte puisse être compris et apprécié du public, le récit des temps mérovingiens tel qu'il est présenté dans les réécritures de notre corpus offre l'image de souverains qui entretiennent avec leurs barons et leur peuple les mêmes rapports que, bien plus tard, les rois capétiens.

Cette impression de continuité se voit encore accentuée par les allusions à une « dynastie royale » que l'on trouve dans deux Vies, au sein desquelles la référence au roi est complétée d'une amorce de généalogie de la famille régnante. La deuxième Vie de saint Denis rédigée en l'abbaye parisienne éponyme au XIIIe siècle insiste en effet sur le lien de filiation d'un roi à l'autre depuis Clovis jusqu'à Clotaire II, indiquant qu'au père succède bien le fils : « Icist Clodoveus ot un fil qui ot non Clotaires, et regna aprés li. Clotaires engendra le rai Chilperique qui fu peres au secont Clotaire ». De fait, un individu des XIIe-XIIIe siècles devait difficilement accepter que la légitimité de son roi ne fût pas fondée sur le sang. Une généalogie permet ainsi de pénétrer le lectorat ou l’auditoire de l'idée que, depuis Clovis, tous les souverains sont apparentés. C'est que le principe dynastique est encore récent, Philippe Auguste étant le premier roi à ne pas avoir associé son fils au trône de son vivant : les hagiographes de Saint-Denis ont tout à fait pu vouloir affermir la théorie d’une continuité dynastique, d’autant que le prestige des souverains ne peut que rejaillir sur l’abbaye, nécropole des rois de France et liée à ces derniers depuis les Mérovingiens.

Outre le sang, la religion semble aussi participer à la création d'un sentiment d'unité et de filiation dynastique, car Clotaire II est mis en avant comme « li quarz rais qui crestiens regna en France ». La troisième Vie de sainte Bathilde (XVe siècle) précise quant à elle que Clovis II fut « fil le roy Dagonbert, le xiiije roy de Franche et Cloys fu le .xv.e ». En même temps qu'il met en relief la succession des temps si chère aux historiens médiévaux, l'auteur insère dans le récit une ébauche de numérotation des rois de France. Ce sont donc moins les liens de parenté entre les rois que Bathilde III met en avant qu'un ordre de succession. L'auteur est bien de son temps puisque la pratique de la numérotation des rois du passé ne commence à s'organiser qu'à la fin du règne de saint Louis, ce XIIIe siècle « de classement […] et de mise en ordre ». C'est surtout Charles V le Sage qui, entendant relier le passé au présent, se confère la cinquième place. Il entérine ce faisant le principe d'une lignée royale qui se perpétue de numéro en numéro, et dans laquelle s'insèrent les Valois. Car ces derniers se sentent probablement plus rois que Valois.

Bathilde III comme la deuxième Vie de saint Denis perpétuent ainsi l'idée d'une conception globale de l'histoire française, dans laquelle les monarques se suivent sans souci apparent d'appartenance à l'une ou l'autre des trois dynasties. Depuis Clovis, le royaume aurait connu une succession ininterrompue de rois, qui tous appartenaient à une même lignée. Certaines réécritures hagiographiques en français se font donc l’instrument d’une légitimation dynastique en instillant le sentiment d'une continuité depuis les Mérovingiens.

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