L'Urine : Un Or Liquide pour Votre Jardin et un Actif Écologique Méconnu

L'urine, souvent reléguée au rang de déchet peu ragoûtant, est en réalité un engrais d'une valeur exceptionnelle pour les plantes de votre jardin. Loin d'être une simple nuisance, elle constitue une ressource riche en éléments nutritifs essentiels, comparable, voire supérieure, à de nombreux fertilisants du commerce. Cette reconnaissance tardive de ses propriétés fait écho à une ancienne pratique jardinière aujourd'hui presque oubliée, mais qui mérite d'être réhabilitée pour ses bénéfices écologiques et économiques.

Une Composition Riche et Naturelle

L'urine est avant tout une source concentrée d'azote, le pilier de la croissance des plantes. Un litre d'urine contient environ six grammes d'azote pur. Mais sa richesse ne s'arrête pas là : elle apporte également un gramme de phosphore et deux grammes de potassium, deux autres macronutriments cruciaux pour le développement végétal.

Composition chimique de l'urine

Au-delà de ces trois éléments majeurs, l'urine est une véritable mine d'oligo-éléments et de minéraux indispensables à la nutrition des plantes. Magnésium, soufre, chlore, sodium… tous ces composants, que l'on retrouve dans les engrais du marché, sont présents dans l'urine, offrant un profil NPK (Azote-Phosphore-Potassium) avoisinant le 6.1.2. Cette composition en fait un fertilisant direct, assimilable par les plantes après une courte période de minéralisation dans le sol, typiquement une quinzaine de jours. Contrairement aux fèces, qui agissent davantage comme des amendements structurant le sol, l'urine nourrit activement les végétaux.

Il est souvent avancé que chaque jardinier "gaspille" près de mille euros d'engrais par an en utilisant les toilettes conventionnelles. Cette affirmation, bien que difficile à quantifier précisément, souligne l'ampleur du potentiel fertilisant perdu lorsque l'urine est simplement évacuée vers les stations d'épuration.

Les Conditions Indispensables d'une Utilisation Réussie

L'utilisation de l'urine comme engrais nécessite quelques précautions pour optimiser ses bienfaits et éviter tout inconvénient, notamment la pollution par les nitrates. La clé réside dans son association systématique avec l'humus, plus communément appelé compost mûr.

Le compost joue un rôle multifacette essentiel. Il agit comme un tampon, permettant le stockage de l'azote dans le sol et sa libération progressive. De plus, le compost mûr facilite la dégradation naturelle des éventuels résidus médicamenteux présents dans l'urine, un point de préoccupation légitime pour certains. Enfin, et non des moindres, il permet de neutraliser les odeurs désagréables qui peuvent apparaître lors de l'oxydation de l'urine par l'air. Il est donc recommandé d'associer systématiquement l'équivalent d'un litre d'urine (diluée ou non) avec un litre de compost mûr pour chaque application.

Méthodes d'Application : Pure ou Diluée ?

Deux approches principales se dégagent pour l'utilisation de l'urine en jardinage :

  • À l'état pur : Cette méthode est réservée à une application préalable, environ quinze jours avant les plantations. Il s'agit d'épandre un litre d'urine pure, toujours en association avec un litre de compost mûr, étalé et incorporé au sol par mètre carré. Pour les plantes particulièrement gourmandes en azote, il est possible d'augmenter la dose jusqu'à cinq litres d'urine pure (accompagnés de cinq litres de compost) par mètre carré et par an. Cette approche requiert une bonne préparation du sol et un délai de sécurité avant la mise en culture.

  • À l'état dilué : C'est la méthode la plus couramment recommandée pour une utilisation régulière. La dilution s'effectue généralement à 20%, soit vingt centilitres d'urine mélangés à un litre d'eau. Ce mélange, toujours appliqué en association avec du compost mûr épandu sur le sol, peut être utilisé tous les quinze jours, du printemps à la fin de l'été, comme engrais liquide. Sur les sols déjà bien pourvus en humus et couverts par un paillis permanent, l'ajout de compost peut parfois être omis, l'urine étant directement assimilée.

Schéma expliquant la dilution de l'urine

Le Défi du Stockage et la Réalité des Odeurs

Le stockage de l'urine en bidon présente un défi olfactif notable. Dès que l'urine est exposée à l'air pendant plus de vingt-quatre heures, l'urée qu'elle contient commence à se transformer en ammoniac, entraînant des odeurs désagréables. Cette transformation représente également une perte d'azote, qui aurait pu être bénéfique pour les cultures. Pour minimiser ces odeurs et ces pertes, il est préférable d'utiliser l'urine fraîchement collectée.

Cependant, la recherche progresse pour trouver des solutions de stockage et de traitement. Des expérimentations, comme celles menées au Centre Terre vivante, visent à optimiser l'utilisation de l'urine en étudiant différentes modalités d'apports (dilutions, fréquences) tout en surveillant attentivement les taux de nitrates dans les légumes et la salinité du sol, l'urine étant effectivement riche en sels.

Expérimentations et Résultats Concrets

Une expérimentation menée en 2017 a permis de comparer plusieurs approches d'utilisation de l'urine sur des laitues et des blettes, deux légumes réputés pour leur capacité à accumuler les nitrates. Dix micro-parcelles ont été aménagées, avec une parcelle témoin arrosée à l'eau seule. Les apports d'urine ont été calibrés à 2 litres/m² pour les salades et 4 litres/m² pour les blettes, des quantités légèrement supérieures à la norme pour mettre en évidence l'effet nitrate. Les analyses post-récolte ont révélé des teneurs en nitrates "très raisonnables", inférieures aux seuils maximums fixés par l'Europe. De plus, les teneurs en nitrates diminuaient avec la dilution, la dilution à 1/20ème s'avérant la plus efficiente en termes de ratio rendement/taux de nitrates et de sels.

Concernant la salinité du sol, les résultats ont également été encourageants. Les teneurs en sel (sodium et chlorures) sont restées "assez faibles", bien en deçà des seuils considérés comme critiques pour le rendement des cultures annuelles. Bien que les chlorures soient très solubles et puissent potentiellement causer des brûlures sur de jeunes plants, et que l'accumulation sur plusieurs années puisse poser problème, les conditions climatiques françaises, avec des précipitations régulières, tendent à diluer ces sels. La réduction de la consommation de sel par les individus contribue également à diminuer la charge saline de leur urine. Les légumes les plus sensibles à la salinité, comme le haricot et le petit pois, nécessitent une attention particulière.

Graphique comparant les taux de nitrates avec différentes dilutions d'urine

Les Freins Culturels et les Perspectives d'Avenir

L'une des principales raisons de la faible utilisation de l'urine comme engrais réside dans des barrières culturelles et sociales. Dans nos sociétés modernes, une certaine appréhension vis-à-vis des microbes et des bactéries a conduit à abandonner des pratiques ancestrales. Pourtant, l'urine d'une personne en bonne santé est généralement stérile. La contamination par des bactéries pathogènes ne survient qu'au contact des matières fécales. Une simple séparation à la source permet donc de garantir la salubrité de l'urine.

L'utilisation de l'urine en agriculture biologique est actuellement interdite, ce qui peut être regretté d'un point de vue écologique. En effet, l'intégration de l'urine dans les sols présente un bilan écologique bien supérieur aux efforts coûteux et énergivores nécessaires au traitement des eaux usées. Le traitement des eaux usées, souvent incomplet, entraîne un gaspillage d'eau potable et une perte de nutriments précieux.

Au-delà des aspects culturels, l'utilisation de l'urine à une échelle plus large que le jardin familial soulève des défis logistiques : généralisation des toilettes à séparation, systèmes de stockage adaptés, matériel d'épandage spécifique.

Répondre aux Préoccupations : Sécurité et Efficacité

Plusieurs préoccupations légitimes entourent l'utilisation de l'urine comme engrais :

  1. Contamination par les hormones et les produits pharmaceutiques : Bien que l'urine puisse contenir des hormones et des résidus médicamenteux, les risques de retrouver ces micropolluants dans les aliments sont minimes. Des études suggèrent que le sol vivant est plus efficace pour dégrader ces substances que les traitements appliqués aux eaux usées. Un stockage de l'urine pendant une période donnée (quelques semaines à plusieurs mois selon les recommandations) permet de réduire significativement ces résidus.

  2. Odeurs désagréables : Comme mentionné précédemment, l'odeur est principalement due à la transformation de l'urée en ammoniac. L'utilisation d'urine fraîche, une dilution appropriée, et surtout l'association avec du compost mûr ou un sol riche en matière organique atténuent considérablement ce problème.

  3. Concentration excessive et risque de brûlures : L'urine pure est trop concentrée pour être appliquée directement sur la végétation. Elle doit être diluée et apportée au sol, et non sur les feuilles, afin d'éviter les brûlures.

  4. Fertilisant incomplet : L'urine est particulièrement riche en azote, mais peut manquer de potassium et de calcium pour être considérée comme un engrais complet. L'association avec des cendres de bois (riches en potassium et calcium) peut pallier ce manque, avec modération et en évitant les sols calcaires.

  5. Ciblage des cultures : L'urine est idéale pour les cultures gourmandes en azote, comme les légumes-feuilles et les plantes en phase de croissance végétative. Il est conseillé de l'éviter sur les légumes-racines dont le goût pourrait être altéré.

L’urine comme engrais naturel ! - C Jamy

L'Urine dans la Philosophie de la Permaculture

L'utilisation de l'urine s'inscrit parfaitement dans les principes de la permaculture, une approche systémique visant à créer des écosystèmes durables et autonomes. En réutilisant l'urine, on limite le gaspillage des ressources naturelles, on enrichit le sol de manière écologique et on contribue à un cycle de fertilité en circuit fermé. C'est une manière concrète pour les jardiniers, y compris véganes, de recycler les nutriments des aliments consommés et de détourner cette ressource des systèmes d'approvisionnement en eau, où elle agit comme un polluant.

La permaculture prône la régénération des sols, la préservation de la biodiversité et le partage équitable des ressources. L'urine, en tant que fertilisant gratuit, local et biodégradable, répond à ces exigences. Les cultures les plus adaptées sont les légumes-feuilles (salades, épinards, choux), les cucurbitacées (courges, concombres), ainsi que les arbres fruitiers et arbustes. Il est cependant recommandé de l'éviter sur les légumes-racines.

Le stockage de l'urine, même quelques semaines, peut permettre d'augmenter sa concentration en nutriments et de réduire son odeur, à condition d'utiliser un récipient hermétique. Des initiatives comme le projet Renaissens en France explorent ces méthodes de stockage et de maturation pour optimiser son efficacité.

Un Geste Simple pour un Impact Significatif

Intégrer l'urine dans la routine de jardinage est une démarche écologique, économique et durable. Cela permet de valoriser une ressource naturelle souvent négligée, de réduire notre empreinte environnementale et de favoriser une agriculture respectueuse de la Terre. De nombreuses initiatives permaculturelles à travers le monde expérimentent et adoptent cette approche, démontrant son efficacité sur divers types de sols et de cultures.

En résumé, l'urine humaine, lorsqu'elle est utilisée judicieusement, se révèle être un engrais puissant et accessible. Elle contribue à boucler la boucle des nutriments, réduisant ainsi notre dépendance aux engrais de synthèse et allégeant la charge des stations d'épuration. C'est un pas de plus vers un jardinage plus durable et une meilleure gestion de nos ressources.

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