La valorisation des excréments humains : de la ressource gaspillée à l'engrais fertile

Les nutriments contenus dans les déchets humains dérivent aujourd'hui dans nos océans et nos décharges au lieu de retourner dans les sols. Mais on peut faire un meilleur usage du caca humain que de le jeter dans les égouts. Notre corps est une usine à engrais : il en produit une demi-tonne par an. Les aliments rentrent par un bout pour ressortir par l’autre en chaos : en pipi, caca, sueur, crachats, pets et rots. C’est le système nutritionnel universel : les déjections des uns sont la nourriture des autres. Le bon sens paysan voudrait que l’on restitue au sol tout ce qui en provient.

L'incompréhension totale des déchets humains

"Nous, les humains, avons une incompréhension totale des déchets humains. C'est un excellent engrais, plein de nutriments." Manuel Perez, dont la famille est propriétaire d'une ferme à Porto Rico, croit fermement que ce que nous considérons comme des déchets humains est un produit parfait pour nourrir ses plantes et qu'il devrait être retourné à la terre. Il a construit une bio-toilette pour deux raisons. Tout d'abord, faire passer des tuyaux sous cette zone détruirait une partie de la jungle. Deuxièmement, une fois le seau rempli, il ajoute son contenu à une fosse de compostage, avec des feuilles mortes et d'autres déchets, qui deviendront finalement un sol riche et fertile.

Schéma simplifié du cycle des nutriments : de l'alimentation au retour à la terre via le compostage

Des fermes aux communautés hors réseau, des petits villages écologiques aux grandes villes, on assiste à un mouvement croissant en faveur de la valorisation de la production métabolique de notre corps, au lieu de faire tout simplement de notre mieux pour la détruire. Notre caca est, en effet, un engrais puissant, riche en nutriments, qui peut aider les plantes à prospérer. Le fait de le composter plutôt que de le jeter dans les toilettes permet également de réduire la consommation d'eau - une décision judicieuse à l'ère du changement climatique et des pénuries d'eau. L'application du compost sur les terres réduit également le besoin d'engrais synthétiques, dont la fabrication nécessite des combustibles fossiles.

Les défis environnementaux du système actuel

Le recyclage des excréments peut sembler peu conventionnel et peu hygiénique, mais il est de plus en plus reconnu comme une étape importante de l'assainissement et de l'économie circulaire. Lorsqu'il est fait correctement, il s'agit d'une manière plus holistique et durable de traiter le problème mondial des déchets humains. Car la vérité crasseuse est que notre planète souffre d'une surcharge de caca humain. Avec sept milliards d'entre nous qui en rejettent une livre (450 g) par jour, nos déchets polluent l'environnement de différentes manières. Dans les pays en développement, ces eaux usées souvent non traitées s'infiltrent dans l'eau potable, provoquant des maladies diarrhéiques qui tuent encore un demi-million d'enfants par an.

Comment fonctionne une station d'épuration ? - C'est pas sorcier

Lorsque nous cultivons continuellement nos aliments à certains endroits, mais que nous les mangeons et les excrétons à d'autres, nous finissons par redistribuer les nutriments sur la planète. Lorsque ces effluents riches en engrais s'écoulent dans les lacs, les rivières ou la mer, ils commencent à fertiliser toutes les mauvaises choses, provoquant la prolifération d'algues toxiques qui tuent les poissons. Ils étouffent les récifs coralliens. Ils détruisent également les marais côtiers, des écosystèmes qui agissent normalement comme des éponges qui absorbent les marées montantes et nous protègent des ondes de tempête.

Technologies et solutions à différentes échelles

Pour mettre fin à la dérive des nutriments loin des sols, les humains doivent trouver des moyens de rediriger leurs eaux usées vers la terre. Tout le monde ne dispose pas d'une ferme où composter les déchets de son corps, mais il existe un certain nombre de nouvelles technologies qui peuvent fonctionner dans différents contextes.

  • Petite échelle : Des éco-villages et des réserves amérindiennes utilisent des toilettes sèches à sciure de bois qui transforment les déchets en compost.
  • Immeubles urbains : Epic Cleantec, basé à San Francisco, sépare les solides de l'eau, purifiant cette dernière pour l'arrosage et la chasse d'eau. Les biosolides sont traités thermiquement pour tuer les pathogènes.
  • Grande échelle : La société canadienne Lystek a mis au point un mélangeur géant qui réduit en lambeaux les micro-organismes. La bouillie obtenue est injectée dans les champs agricoles.
  • Traitement municipal : DC Water à Washington DC transforme les boues en un engrais appelé Bloom, vendu aux paysagistes et aux agriculteurs.

Le débat sur la sécurité et la réglementation

Oui, les excréments humains, également appelés déchets humains ou biosolides, peuvent être utilisés comme engrais, mais ils doivent d'abord être correctement traités. Le processus de traitement est essentiel pour éliminer les agents pathogènes dangereux et garantir la sécurité d'utilisation. Cependant, une nouvelle étude suggère que cette absence de régulation pourrait être un problème, car on détecte désormais les polluants en question dans les boues d’épuration.

« Les règles en vigueur ne sont pas du tout adaptées au danger représenté par les excréments humains, » explique Murray McBride, chercheur spécialisé dans la contamination des sols. La présence de médicaments, d'hormones et de gènes résistants aux antibiotiques pose question. Edo McGowan, ancien chercheur en sciences de l’environnement, s’inquiète des résultats de la recherche sur les gènes résistants aux antibiotiques dans les sols traités par biosolides. Ces gènes sont facilement transportés par les équipements agricoles ou le vent, et sont absorbées par des bactéries qui peuvent être ingérées par des personnes et des animaux.

La valorisation par la méthanisation

Par nature, les matières fécales sont riches en bactéries, en fibres, en polysaccharides et en protéines. Elles forment donc une biomasse idéale pour générer de l’engrais, mais aussi pour produire de l’énergie. C’est le principe de la « biométhanisation », où la matière organique est fermentée dans un « biodigesteur ». À l’intérieur de ce gros estomac de béton, dans un milieu contrôlé et sans oxygène, des millions de milliards de bactéries s’activent pour décomposer la matière.

Si la totalité des rejets humains était transformée, on fournirait de l’électricité à 138 millions d’habitations, tout en économisant 9,5 milliards de dollars américains. En Ontario, l’usine de biogaz ZooShare recycle des déchets alimentaires ainsi que les fèces des animaux. Cependant, la méthanisation des déchets fécaux n’est pas sans difficulté. La présence de H2S, de CO2 et d’eau rend le biogaz très corrosif.

Vers une réconciliation culturelle avec nos déchets

Si l’on tarde tant à exploiter toutes les vertus de nos selles, c’est parce qu’elles continuent de nous rebuter. Étonnamment, ce dégoût est plutôt récent. « Il y a une sorte d’interdit par rapport aux excréments qui s’est développé en Europe au cours du XVIe siècle. Tout ce qui était perçu comme quelque chose d’animal était vu comme antireligieux », constate Laurent Turcot, professeur en sciences humaines.

Pourtant, auparavant, il était courant de déféquer en public. Aujourd’hui, on retrouve un peu de cet esprit chez les Japonais qui semblent beaucoup moins timides face à la matière brune. Comme le disait Victor Hugo : « La science, après avoir longtemps tâtonné, sait aujourd’hui que le plus fécondant et le plus efficace des engrais, c’est l’engrais humain. » Peu importe ce qu’on en fera, ce ne sont pas les idées qui manquent pour valoriser la matière fécale.

Diagramme comparatif : Efficacité des engrais synthétiques vs engrais organiques issus de biosolides

Finalement, il est impératif de repenser le système. Les engrais dits chimiques ou de synthèse ont remplacé nos déjections et la fertilisation organique dans les champs. Or, ils n’ont rien de réellement synthétique, puisqu’ils résultent d’un assemblage de 3 éléments naturels, dont l’un est non renouvelable et en voie d’épuisement. Nous sommes confrontés à un choix : continuer à traiter nos déjections comme un déchet dangereux, ou reconnaître en elles la ressource indispensable pour restaurer nos sols épuisés.

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