La question de la sécurité alimentaire mondiale et de l'indépendance des agriculteurs se trouve aujourd'hui au cœur d'une controverse majeure : le retour potentiel de la technologie dite « Terminator ». Derrière ce nom évocateur se cache un mécanisme complexe de stérilisation génétique des semences, conçu pour empêcher toute réutilisation des graines récoltées. Ce débat, qui mêle enjeux éthiques, économiques et environnementaux, cristallise les tensions entre les multinationales de l'agroalimentaire et la nécessité de préserver une agriculture durable pour les populations les plus vulnérables.
Comprendre la technologie « Terminator »
La technologie Terminator modifie génétiquement les plantes pour produire des graines stériles à la récolte. Mise au point par l’industrie agrosemencière et le gouvernement des É.-U., elle empêche les agriculteurs de réutiliser les semences pour les forcer à en acheter de nouvelles à chaque saison de culture. Techniquement, cette pratique est l’application d’un brevet à large spectre sur le « contrôle de l’expression génétique végétale ». Elle se fonde sur l’insertion dans le génome d’un mécanisme de suicide déclenché par un stimulus externe spécifique. Résultat pour la génération suivante : les graines s’autodétruisent par auto-intoxication. Le stimulus préféré - la gâchette - est un antibiotique, la tétracycline.

Cette innovation, bien que présentée par ses promoteurs comme un moyen sûr pour empêcher la propagation involontaire des plantes transgéniques dans la nature, est perçue par ses détracteurs comme une « bombe à neutrons » de l’agronomie. En effet, elle ne sert pas seulement à empêcher les agriculteurs de replanter les graines récoltées ; elle est la « plate-forme » sur laquelle les semenciers peuvent arrimer les traits génétiques qu’ils possèdent, gènes brevetés de tolérance à un herbicide ou de résistance aux insectes, pour asservir les agriculteurs à leurs semences et à l’engrenage agrochimique.
L'histoire d'une controverse industrielle
La technologie qui consiste à stériliser les semences est de retour en Europe. Le Bureau européen des brevets (BEB), basé à Munich, vient d’accorder la protection intellectuelle pour l’ensemble des plantes génétiquement modifiées à cette fin à Delta & Pine, une société américaine spécialisée en semences transgéniques. Baptisée « Terminator » par ses détracteurs, cette technologie s’était presque fait oublier. Mise sous pression par les écologistes, les consommateurs et les agriculteurs aux quatre coins du monde, la société américaine qui la développait, Monsanto, avait renoncé à sa commercialisation.
Le 3 mars 1998, le ministère de l’Agriculture aux Etats-Unis s’associait à un petit producteur méconnu de semences de coton, Delta and Pine Land, pour acquérir la licence n° 5 723 765 (Technology Protection System, TPS). En quelques jours, le sigle TPS devenait connu dans le monde entier sous le nom de technologie « Terminator ». Deux mois après l’obtention du brevet Terminator par le ministère de l’Agriculture américain et Delta and Pine Land, Monsanto rachète cette société. L’annonce de la transaction de 1,76 milliards de dollars intervient le 11 mai 1998, au milieu des négociations sur la Convention sur la diversité biologique à Bratislava.
Impacts sur l'agriculture familiale et la biodiversité
Plus de 1,4 milliard d’habitants de la planète - la plupart sur de petites fermes familiales dans des pays en développement - ont besoin pour survivre des graines prélevées à la récolte comme source première de semences. Les semences Terminator les rendront dépendants de sources extérieures, tout en perturbant la pratique séculaire de choisir les graines prélevées à la récolte en vue des échanges et de la sélection.
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Le retour de « Terminator » provoquera sans doute un tollé. L’organisation écologique Greenpeace tire les premières salves. « Nous exigeons une interdiction planétaire des semences contre nature », explique le porte-parole Christoph Then. « Après avoir donné l’impression d’avoir abandonné cette technologie, les multinationales démontrent qu’elles ne s’arrêtent jamais devant l’appât du gain. » Terminator est une violation flagrante du droit des agriculteurs de conserver leurs semences et de les réutiliser. Par diffusion du pollen de première génération, les gènes Terminator peuvent contaminer les cultures - les agriculteurs risquent alors de conserver et réutiliser à leur insu des semences contaminées qui ne germeront pas.
Le débat sur la biosécurité et la contamination génétique
L’industrie allègue que la stérilité génétiquement induite constitue une mesure de sécurité intégrée pour les plantes transgéniques : si une culture Terminator interpollinise des plantes de la même espèce, les graines issues de cette pollinisation non désirée seront stériles - elles ne germeront pas. Mais la technologie Terminator est un système complexe impliquant une série de gènes qui interagissent selon une séquence donnée. Les scientifiques nous préviennent : Terminator n’est pas efficace à 100 %. À cause des failles possibles du système, ce ne sera jamais un outil de bioconfinement.
Plus inquiétant encore, la possibilité que les gènes de Terminator eux-mêmes puissent infecter le génome des plantes cultivées aux alentours et la flore sauvage, y déposant une bombe à retardement. En l’absence de réglementation sur la biosécurité, on peut persuader un pays d’autoriser Terminator, au motif que cette technologie est sûre et que les traits transgéniques ne seront pas transmis à une autre génération, même par pollinisation croisée. Cette supposition est infondée, car, comme pour toutes les manipulations génétiques, on ne peut en prévoir les conséquences directes ou indirectes.
Réglementations et perspectives internationales
Le sort de cette technologie se jouera sans doute lors des conférences mondiales sur la biodiversité. Le moratoire veut que les essais en champ ne soient pas approuvés tant que des données scientifiques ne puissent les justifier. Or, il est impossible d’obtenir des données scientifiques valables sans passer par de tels essais. La publication de la Commission de l’éthique de la science et de la technologie recommande pour l’instant de poursuivre l’actuel moratoire en vigueur sur les essais en champ des TRUG (Technologies de restriction de l’usage génétique) évoquant le principe de précaution.

Les organisations de base et les Etats ont le pouvoir d’arrêter Terminator. La réglementation internationale et les accords intergouvernementaux permettent d’interdire par des moyens légaux cette technique. Delta et le ministère de l’Agriculture américain ont sollicité un brevet mondial. La demande pourrait et devrait être rejetée au motif que son objet est contraire à la morale publique, Terminator détruisant la biodiversité et menaçant la sécurité alimentaire. Les gouvernements sont en droit de refuser ce brevet, même aux termes du très controversé chapitre TRIPS, sur la propriété intellectuelle, des accords de l’OMC.
De l'hybridation à la monopolisation du vivant
En 1908, George Shull découvrit les réelles intentions du major Hallett : une arme biologique capable d’empêcher les cultivateurs de garder les semences et de les réutiliser. Baptisée « hybridation », un délicieux euphémisme, elle conduisit les agriculteurs à croire qu’en croisant deux plantes parentes éloignées, on créerait une « vigueur hybride » qui augmenterait tellement les rendements que la stérilité des graines de la récolte en serait largement compensée. Exactement quatre-vingt-dix ans après les révélations de Shull, l’un de ces plus puissants semenciers, Monsanto, se bat pour contrôler la technique de monopolisation des graines la plus drastique depuis l’hybridation.
Les semences hybrides sont la première génération (F1) de semences résultant du croisement de deux lignées distantes d’une même espèce. La graine reproduit les gènes dominants favorables des deux parents à cette génération. Les graines produites par cet hybride F1 peuvent se révéler stériles ou dégénérées - en ce sens qu’elles ne transmettent pas les traits appréciés chez l’hybride. De nos jours, toutefois, des chercheurs et économistes respectés contestent ce dogme, arguant que la sélection classique du maïs donnerait de meilleurs résultats que l’hybridation si elle bénéficiait des mêmes crédits. Le seul avantage des hybrides réside, selon eux, dans le profit qu’en tirent les grandes sociétés.
Le futur de la sécurité alimentaire mondiale
Le fait que cette technologie soit brevetée en Australie, au Japon, en Chine, à Hongkong, en Turquie et en Afrique du Sud démontre une volonté d'expansion globale. Si on commercialise Terminator, les grandes sociétés vont sans doute incorporer des gènes de stérilité dans toutes leurs semences. Terminator consacre la mainmise de l’industrie sur les semences et cela fera augmenter les prix alors que nous vivons la pire crise du revenu agricole de l’histoire moderne.
La question de la transparence est devenue centrale. Comme l’expliquait Chad Holliday, PDG de DuPont de Nemours, devant un parterre de dirigeants d’entreprises du Club de Boston : « L’inquiétude du grand public a été aggravée par le sentiment, à tort ou à raison, que nous, industriels, avons souvent agi comme si les craintes de la société n’étaient pas légitimes et tout au plus le résultat de l’ignorance ». La probable commercialisation de ces semences divise encore les citoyens, chercheurs et politiciens. Plusieurs seraient favorables au développement des biotechnologies rendant possible de telles semences, alors que d’autres prôneraient plutôt une élimination pure et simple des OGM dans les champs. Il est impératif que les gouvernements participent activement au financement de la recherche publique pour garantir que les découvertes scientifiques servent l'intérêt commun et la survie des populations, plutôt que la simple protection des investissements privés.
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