Les stages représentent une part importante de la formation en soins infirmiers. En tout, les étudiants en soins infirmiers passent la moitié de leur formation en stage, où ils sont encadrés par des professionnels de santé, parmi lesquels un tuteur référent. Sur place, si les étudiants sont encadrés par l’équipe des professionnels de santé qui les accueillent, ils dépendent surtout d’un tuteur référent.

Cadre législatif et structuration du tutorat
D’un point de vue législatif, la définition même de la mission du tutorat et de ses méthodes a fait l’objet de deux réformes : une en 2006 et une en juillet 2009. Le tuteur est ainsi chargé non seulement de suivre l’étudiant stagiaire qui lui est confié, d’assurer sa formation dans le cadre de l’exercice de sa future profession, mais aussi de l’évaluer et de le noter.
Selon le référentiel de formation, pour qu’un stage soit qualifié, il faut un maître de stage, des professionnels de proximité et un tuteur de stage, résume Michèle Appelshaeuser, la présidente du Comité d’Entente des Formations Infirmières et Cadres (CEFIEC). Le maître de stage s’occupe de la partie organisationnelle ; le tuteur, lui, guide l’étudiant dans sa pratique. En 2009, un nouveau référentiel de formation en soins infirmiers a initié de nouvelles fonctions comme maître de stage, tuteur, professionnels de proximité avec des évolutions pédagogiques centrées sur une approche par compétences.
La réalité du terrain : entre contraintes et engagement
Mais dans la pratique, le tutorat infirmier se heurte à toute une série de contraintes qui peuvent nuire à son bon fonctionnement, à commencer par le manque de temps. Entre soins à prodiguer, patients à suivre et urgences à prendre en charge, les infirmiers n’ont pas toujours la possibilité de se consacrer à la formation des stagiaires. Si on veut bien leur apprendre les choses, il nous faut du temps. Or, parfois, on n’en a pas, déplore Virginie Verdu, infirmière à l’hôpital d’Albi. On accomplit le soin devant eux sans pouvoir vraiment leur expliquer ce qu’on fait. La difficulté est là : avoir un étudiant avec nous qui ne fait que regarder. Et pour lui, c’est aussi très frustrant.
À ces problématiques de disponibilité, viennent également s’ajouter les contraintes liées aux plannings, étudiants et tuteurs n’étant pas toujours ensemble sur un même poste. Il m’est arrivé à plusieurs reprises de ne pas tourner régulièrement avec mon tuteur. Si les étudiants ont bien conscience des difficultés que rencontrent leurs encadrants - ils n’ont tout simplement pas le temps de détacher quelqu’un pour nous écouter - un stage qui se déroule dans de mauvaises conditions peut avoir un effet dévastateur sur leur motivation. Jusqu’à les pousser à remettre en question, voire à abandonner leurs études d’infirmiers, notamment s’ils se cantonnent à un rôle d’observation.
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Stratégies pour un encadrement de qualité
Comment, alors, assurer aux étudiants un cadre de stage favorable ? Mieux le service est organisé et mieux on est encadré, répond Pauline, étudiante à l’IFSI de Villefranche-sur-Saône. Un principe qu’illustre le service d’anesthésie pédiatrique de l’hôpital Trousseau, à Paris. Chaque mois, Loïc Riou consacre une journée complète à l’accueil des étudiants, entre présentation des lieux et de l’équipe, construction des plannings en concertation avec les tuteurs désignés, définition des objectifs et distribution d’un livret contenant les apports théoriques nécessaires.
Pour assurer le relais du tuteur en cas d’absence éventuelle et garantir le meilleur suivi possible, l’ensemble du service peut être mobilisé sur la question de l’encadrement. À Trousseau, chaque stagiaire possède un cahier pédagogique dans lequel il inscrit les actions qu’il a menées dans la journée avant d’être noté par l’infirmier présent avec lui. Le tuteur peut alors s’y référer lors des bilans de mi et de fin de stage pour l’évaluer. Ce fonctionnement s’observe d’ailleurs plus généralement dans les services hospitaliers, comme le confirme Virginie Verdu : Je demande aux étudiants de tenir un cahier de bord où ils notent tous les soins qu’ils ont prodigués, qu’ils soient techniques ou pas, et s’ils ont été validés par l’infirmier qui les encadre.
La relation de confiance comme moteur d'apprentissage
Tous insistent sur l’importance pour apprenant et encadrant d’établir une relation de confiance. La confiance avec le tuteur et le reste des membres de l’équipe est essentielle, estime Sarah, qui rappelle toutefois qu’elle se construit dans les deux sens. Elle passe par la validation et l’observation du tuteur, mais aussi par la capacité d’un étudiant à se remettre en question et par son honnêteté à reconnaître qu’il ne sait pas faire quelque chose ou qu’il a fait une erreur.
Afin qu’on puisse laisser l’étudiant faire des soins, il faut vraiment qu’une relation de confiance s’instaure. Quitte à le laisser se tromper, même si cela n’a rien d’évident. Il faut lui montrer et lui expliquer ce qu’on fait, puis il faut savoir le laisser faire à son tour. Savoir observer l’étudiant et le guider dans ses gestes, mais aussi s’adapter à son niveau d’expérience, à son âge et à son vécu, être à son écoute et prendre en compte ses aspirations…, le rôle de tuteur recouvre bien des besoins, tout autant techniques que relationnels.
Professionnalisation et valorisation du tutorat
Il existe une formation à destination des infirmiers qui souhaitent devenir tuteur, largement axée sur des concepts pédagogiques, précise Loïc Riou. Mais si elle représente pour certains une aide, elle ne remplacera toutefois jamais l’envie d’être encadrant, condition sine qua non pour remplir au mieux la mission de tutorat. On ne fait bien que ce qu’on aime, plaide Loïc Riou.
L’accueil en stage des étudiants et la valorisation du tutorat sont une préoccupation forte du ministère de la santé et de la prévention. Le tuteur détient un rôle clé pour la construction de la représentation du monde professionnel et constitue le premier élément influençant le degré de satisfaction des étudiants vis-à-vis de leur formation. Les étudiants et professionnels affirment l'importance d'avoir des tuteurs formés, sur les compétences techniques et l'apprentissage, mais aussi sur l'écoute et le soutien psychologique, ainsi que sur la prévention des risques psycho-sociaux. Améliorer l'accueil et l'intégration des étudiants en stage permet aux étudiants de mieux se projeter dans les métiers du soin et aux professionnels en exercice de transmettre leurs valeurs et leur image du métier.

Les enjeux du tutorat dans la pratique clinique
La recherche vise à décrire et comprendre l’activité réelle du tuteur infirmier dans sa fonction d’accompagnement auprès de l’étudiant infirmier en stage. L’entrée par l’activité, en s’appuyant sur les apports de l’ergonomie de l’activité et de la clinique de l’activité, a pour but d’étudier l’accompagnement du tuteur. Les préoccupations des tuteurs sont de prendre en considération les besoins de l’étudiant en soins infirmiers et permettre ainsi la construction des apprentissages afin de le préparer à l’exercice du métier.
C’est par un questionnement conjoint à partir des pratiques que l’étudiant repère les apprentissages à effectuer et sollicite les ressources nécessaires pour élaborer des solutions qu’il va pouvoir utiliser dans d’autres situations. La valorisation du tutorat, comme celle des maîtres d’apprentissage, constitue dès lors un axe du travail de fond actuellement mené par le ministère, à l’occasion du travail de révision des décrets de compétences infirmières et de la réingénierie de la formation initiale qui en découle. Il s’agit notamment de sécuriser le parcours de formation, incluant les temps de stage pour que les étudiants entrant en formation en sortent diplômés.
En définitive, le tutorat infirmier est une activité professionnelle en tension, où les infirmiers sont partagés entre l’exercice de leur fonction soignante et de la fonction tutorale. La reconnaissance de cette double mission, par une formation adaptée, une valorisation institutionnelle et, idéalement, une rémunération dédiée, demeure le levier principal pour garantir la qualité de la formation clinique de demain. Les stagiaires d'aujourd'hui étant les collègues de demain, l'investissement dans leur encadrement est un gage indispensable pour la pérennité et l'évolution du système de santé.