Le lierre : véritable allié de la biodiversité ou envahisseur à proscrire ?

Le lierre, communment appelé lierre grimpant, qui est le plus courant sous nos latitudes (Hedera helix), est une liane arbustive à feuillage persistant, de la famille des Araliaceae. Cette liane arborescente est l’une des rares à vivre à l’état naturel sous nos climats tempérés, avec la clématite, le chèvrefeuille et le houblon. Le lierre vit facilement centenaire et peut même être millénaire si les conditions lui sont favorables. Il a une croissance rapide (jusqu’à un mètre par an) en poussant ses tiges droites, non en s’enroulant, grimpant dès qu’il le peut à l’aide de ses racines adventices qui se transforment en crampons et qui, pourtant, ne gênent aucunement la plante ou l’arbre colonisé. Le lierre n’est pas à proprement parler une plante grimpante, il peut très bien jouer un rôle de couvre sol là où il ne trouve aucun support pour s’élever, jouant alors à merveille son office de plante rampante.

Illustration botanique du lierre Hedera helix

Nature biologique : parasite ou épiphyte ?

Le lierre s’adapte très bien, mais comme il a besoin de lumière pour fleurir, sa tendance naturelle est, comme chez un grand nombre de plantes, à s’élever vers le soleil. Pour cela, il s’aide de tout support, notamment des arbres en forêt. Mais il ne prend rien de la sève des arbres, pas plus qu’il ne les étouffe, abîme leur écorce ou concurrence leur absorption de minéraux par les racines. Les racines du lierre sont superficielles, quand celles des arbres poussent en profondeur. Ainsi, à l’inverse du gui qui peut achever certains arbres faibles, le lierre ne tue pas les arbres ni ne les blesse ou les empêche de pousser. Tout au plus peut-il favoriser leur chute quand son poids devient conséquent et que l’arbre est vieux et malade. Il n'est pas un parasite, mais ce qu'on appelle un épiphyte. Et comme le lierre apporte bien d’autres services aux arbres et à toute la nature, ceux-ci excusent largement les quelques désagréments dont il pourrait être responsable.

Le lierre est une plante grimpante qui a besoin d’un support, tel un arbre, pour croître et pour se reproduire. Représente-t-il un danger pour l’organisme sur lequel il va évoluer ? Le procès du lierre semble avoir été rendu il y a bien longtemps. Dès 77 après Jésus-Christ, Pline l’Ancien assurait au livre XVI de son Histoire naturelle « Le lierre tue les arbres ». Dont acte, déplorent aujourd’hui certains acteurs de la protection de la biodiversité par exemple l’office national des forêts qui alertait en octobre 2023 sur le nombre de personnes coupant les tiges de lierres en forêt, privant ainsi les écosystèmes d’une plante jouant plusieurs rôles bénéfiques pour les écosystèmes. Alors, ce lierre, on le coupe ou on le garde ? Le lierre n’est pas un parasite. C’est une liane, il n’a donc pas de tronc et, incapable de porter son propre poids, il a besoin d’un support. Il rampe ainsi au sol pendant la première partie de sa vie, puis s’approche de la lumière en grimpant sur un support, arbre ou autre, et seulement alors il fleurit et fructifie.

Interactions avec les arbres et le milieu forestier

Le lierre n’enserre pas non plus les arbres à la manière d’un figuier étrangleur, car ses tiges qui grimpent sur un même tronc sont peu liées les unes aux autres. Les figuiers dits étrangleurs, eux, vivent dans la forêt équatoriale, où la compétition pour la lumière est beaucoup plus intense que dans la forêt tempérée. Cependant le lierre peut peser très lourd, contraignant l’arbre à produire davantage de bois, ce qui lui coûte des ressources. Le lierre peut-il nuire aux arbres, même s’il ne s’en nourrit pas ? Il puise l’eau et les sels minéraux par les racines de sa partie rampante qui, contrairement aux racines de la partie grimpante, ne sont pas transformées en crampons. Il pourrait donc être en compétition avec les arbres dans le sol pour ces ressources.

Mais le lierre garde son feuillage toute l’année, et une étude a montré qu’il utilise l’eau surtout lors des journées douces de fin d’hiver et de printemps, quand les arbres à feuilles caduques n’en ont pas besoin parce qu’ils sont en repos hivernal. De plus, le lierre perd ses feuilles tout au long de l’année, et non pas en une seule fois comme les arbres à feuilles caduques. C’est la lumière qui permet la photosynthèse, unique source de matière et d’énergie des plantes. Les feuilles des arbres et celles du lierre sont en compétition pour la lumière dans les parties hautes des arbres. Cependant, le lierre, dont les feuilles sont plutôt situées près du tronc et des grosses branches de l’arbre, supporte en outre très bien l’ombre. Les feuilles de l’arbre sont davantage situées sur les extrémités des rameaux, en pleine lumière.

Lierre grimpant : ce que vous ignorez-

On a du mal à savoir ce qui l’emporte, l’aspect bénéfique ou les dommages, car si le lierre peut être l’objet de beaucoup d’émois et de discussions, évaluer la balance bénéfice-risque de sa présence sur le long terme et dans différents cas de figure serait méthodologiquement long et difficile. Une étude conduite en Turquie indique cependant que les arbres qui portent du lierre ont une croissance moindre que ceux qui n’en portent pas. Les auteurs interprètent cette corrélation en concluant que le lierre est nuisible aux arbres. Mais comme pour toute corrélation, on peut envisager la causalité inverse (le lierre s’installerait de préférence sur les arbres qui poussent moins vite), ou l’absence de causalité, ce que les auteurs n’ont pas fait. Une étude rapportée dans l’excellente revue La Hulotte, qui consacre ses numéros 106 et 107 au lierre, porte quant à elle sur la qualité du bois : un propriétaire forestier avait fait éliminer systématiquement le lierre sur une de ses parcelles pendant 75 ans, et était arrivé à la conclusion que la qualité de bois n’était pas différente entre les parcelles avec lierre et les parcelles sans lierre.

Apports à la biodiversité : un rôle écologique majeur

Le lierre offre une aide précieuse aux arbres en abritant, sous ses feuilles lobées, une multitude de petits organismes qui permettront à l’arbre de lutter contre des parasites gênants. C’est ainsi que sous les feuilles du lierre vivent de nombreuses araignées qui débarrassent l’arbre d’un certain nombre d’insectes qui peuvent lui être nocif. La faune auxiliaire qu’il abrite est ainsi utile à l’arbre lui-même mais encore à de très nombreuses espèces. Ses feuilles, quand elles meurent et tombent au sol, forment une litière et un humus très riche qui favorisent la croissance des arbres et, quand elles sont en vie, sur les lianes, jouent un rôle de régulateur thermique qui protège les troncs des trop grandes variations de température.

D’un autre côté, le lierre est très habile pour capturer l’humidité par les feuilles et peut décharger les arbres d’un trop-plein d’humidité qui favorise certains agents pathogènes. Ses propriétés antifongiques débarrassent ainsi les troncs d’arbres de champignons invasifs qui pourraient s’en prendre à l’aubier et même au duramen. La nature dans toute sa richesse et sa diversité, que l’on appelle communément biodiversité, est un jeu d’interactions constantes où les relations d’entraide sont aussi importantes que celles de concurrence. Si le lierre est en concurrence pour la lumière avec d’autres plantes, il ne fait que répondre à sa nature : le lierre fleurit à la fin de l’été quand il a assez de lumière.

S’il fleurissait à la même période que la plupart des arbres, soit au printemps et au début de l’été, il serait un rude concurrent attirant à lui force insectes pollinisateurs, au détriment des arbres. Mais ce n’est pas le cas. Sagement, il attend le début de l’automne pour fleurir, offrant ainsi le manger à de très nombreux insectes butineurs qui sont bien contents de pouvoir compter sur lui pour faire leurs dernières réserves de provisions. C’est le cas des abeilles domestiques et l’une des raisons pour lesquelles il est primordial de conserver du lierre grimpant sur des arbres ou des murs, car ce n’est qu’à cette condition qu’il peut fleurir et nourrir les abeilles. Ce nectar et ce pollen qu’elles recueillent sur le lierre leur permettent de produire un miel qui cristallise trop vite pour que nous le mangions mais qui les nourrit, elles, tout au long de l’hiver. De la même manière, la Collette du lierre est une abeille sauvage qui lui est inféodée. Associé à un chêne, le lierre abrite « plus de 700 organismes vivants différents (tous les règnes et espèces confondus) », selon Jean-Claude Beaumont, de la Ligue Royale Belge pour la Protection des Oiseaux.

Schéma de la biodiversité autour d'un pied de lierre

Gestion du lierre dans les jardins et sur les structures

La question de la dégradation est au cœur des préoccupations des travaux d’Historic England (anciennement English Heritage), dont le rôle est de protéger les monuments historiques anglais et de conseiller les collectivités locales en matière de gestion du patrimoine. Les jeunes tiges de lierre s’attachent aux murs et grimpent par l’intermédiaire de radicelles aériennes. Le potentiel de dommages causés par le lierre aux murs est lié à leur état. Le lierre ne peut pas percer activement les murs, mais il peut causer des problèmes lorsqu’il pousse dans des défauts existants comme des trous ou des fissures.

Dans le cas de murs qui ne présentent pas de dégradations, le lierre s’avère très efficace pour réduire les extrêmes de température et d’humidité ainsi que la fréquence et l’ampleur des variations qui peuvent autrement contribuer à la détérioration des maçonneries. Par ailleurs, le feuillage du lierre est un piège efficace pour les particules fines en suspension dans l’air. Il réduit la quantité de pollution atteignant la surface des murs qui contribue à la salissure et à la dégradation chimique. Enfin, l’influence du lierre sur la teneur en humidité des murs est complexe et il n’existe pas de réponse simple à la question de savoir si sa présence l’augmente ou la diminue. De ce point de vue, son impact est variable selon les matériaux de construction, l’emplacement du bâtiment, sa hauteur et l’orientation des murs. En résumé, le lierre peut bel et bien causer des dommages aux murs mais seulement lorsque ces derniers sont déjà significativement détériorés. Il ne représente donc aucun danger pour les bâtiments récents ou bien entretenus et contribue même à les protéger de la pollution et des outrages du temps.

Pour l’entretien dans un jardin privé, il est souvent préférable de privilégier l’éradication manuelle plutôt que chimique. Le recours aux herbicides, comme le glyphosate, est souvent inefficace sur le lierre en raison de ses feuilles cireuses et peut gravement nuire à la faune et la flore environnantes. Si le lierre devient trop envahissant, coupez les tiges principales à la base, à 20 ou 30 cm du sol, et laissez-les sécher sur place avant de les retirer doucement du tronc. Évitez de tirer violemment sur les crampons, cela risquerait d’arracher l’écorce. Surveillez sa progression chaque année, notamment s’il s’approche des branches maîtresses ou de la cime des arbres, mais gardez en tête que le lierre, loin d’être un ennemi, est un pilier de la biodiversité locale, offrant gîte et couvert là où peu d'autres espèces parviennent à subsister.

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