
Le nom de Joseph Prunier, à première vue, pourrait évoquer un personnage de la littérature française ou un simple compagnon d'aventures. Cependant, en y regardant de plus près, l'identité de Joseph Prunier s'entremêle de manière fascinante avec la jeunesse et les débuts littéraires d'un des géants de la littérature française : Guy de Maupassant. Loin d'être un personnage fictif à part entière, Joseph Prunier incarne à la fois un ami réel de Maupassant et un pseudonyme qu'il a lui-même utilisé pour ses premières publications. Cette dualité offre un éclairage unique sur les influences et les prémices de l'œuvre de l'écrivain, révélant la richesse de ses expériences personnelles et son approche novatrice de la narration.
Les années d'apprentissage et les escapades en Seine
Les premières années de Guy de Maupassant, marquées par des séjours à Argenteuil puis à Bezons, furent des moments de formation intense, tant sur le plan personnel que littéraire. C'est durant cette période que Joseph Prunier apparaît comme un compagnon fidèle de ces escapades fluviales et terrestres. Un beau jour, Guy de Maupassant et ses amis abandonnèrent Argenteuil, descendirent la Seine, et la bande se scinda. Ceux qui avaient plus de goût pour la société folâtre poussèrent jusqu’à Chatou et s’installèrent chez Fournaise, proche la Grenouillère. Joseph Prunier et Petit-Bleu s’arrêtèrent à Bezons dans l’auberge de Poulain, au coin du pont, et continuèrent à partager la même chambre. Cela n’empêchait pas, bien entendu, les deux équipes de fusionner fréquemment.
Ces moments passés sur la Seine, que Maupassant aimait tant, étaient une source d'inspiration inépuisable. La flottille se composait d’un océan, l’Étretat, et d’une yole au joli nom de La Feuille de rose que Maupassant déguise dans Mouche sous celui de La Feuille à l’envers. Ils filaient sur la Seine à toute heure, « le matin quand elle brille au soleil levant et clapote doucement entre les berges couvertes de roseaux qui murmurent », l’après-midi quand elle reçoit la pluie de feu de ses rayons, la nuit quand, sinistre et perfide, elle coule sans bruit… « Le mouvement éternel de l’eau qui coule » semblait à cette heure à Guy plus effrayant que les vagues de l’Océan, et lui causait une obscure terreur, qu’il a dépeinte dans une de ses premières nouvelles.

Revenu à Bezons, il chassait cette angoisse passagère, mais fixée dans son esprit, en allumant un punch au rhum qui flambait difficilement et entonnant avec Petit-Bleu La Femme du Sergent. Ces expériences directes avec la nature, ses beautés et ses mystères, ont profondément nourri l'imaginaire de Maupassant et se sont retrouvées, transformées, dans ses récits.
Les facéties et le caractère de Joseph Prunier, l'ami
Joseph Prunier n'était pas seulement un compagnon de voyage ; il était un personnage haut en couleur, dont les traits de caractère ont marqué Maupassant. À l’automne, les deux amis chassaient l’alouette dans la plaine de Bezons. C’était Prunier qui tenait la carabine et Petit-Bleu qui tirait la ficelle du miroir. D’ailleurs, quand il parlait de ses chasses ou de ses prouesses de marcheur et de canotier, ce Normand de Joseph Prunier, vrai Gascon du Nord, enflait toujours le nombre de ses victimes et des kilomètres parcourus. Son compagnon Petit-Bleu, sur qui en rejaillissait quelque éclat, se gardait bien de le démentir. Cette tendance à l'exagération et à l'autocélébration est un trait que Maupassant, observateur aigu des mœurs humaines, a sans doute noté et peut-être même intégré à certains de ses personnages.
L'auberge de Bezons fut le théâtre de nombreuses aventures qui faisaient la joie de Prunier. Un matin, c’était le propriétaire que l’on trouvait pendu dans son grenier, et tout le pays qui défilait pour emporter un morceau de la corde. Une nuit, c’était la voisine de chambre qui, prise brusquement des douleurs de l’enfantement, poussait des cris déchirants. La sage-femme tardant trop à venir, Joseph Prunier, qui ne s’embarrassait jamais de rien, et Petit-Bleu délivraient tant bien que mal la malheureuse. Un soir, un mari du voisinage, ne voyant pas rentrer sa femme, venait épancher sa douleur auprès de Prunier. Et, comme il craignait qu’elle ne se fût jetée à l’eau, les deux compères, qui savaient très bien que ce n’était pas là qu’il fallait la chercher, n’en faisaient pas moins semblant de fouiller la Seine, pour apaiser le mari inconsolable, et lui apportaient à l’aube, en fait de « macchabée », un chien crevé que la gaffe de Prunier avait accroché au barrage. Ces anecdotes, qu'elles soient véridiques ou enjolivées par la mémoire de Maupassant, dépeignent un Prunier pragmatique, débrouillard et parfois facétieux, capable de s'adapter à toutes les situations et de trouver des solutions, même les plus inattendues. Un jour qu’une Parisienne vint les voir, Prunier trouva amusant, pour épargner à la jeune femme la fatigue d’un trajet assez long de la gare au pays, d’aller la chercher avec une voiture à bras.
La vie des Français au XIXe siècle (Histoire quotidien)
Ces rencontres et ces péripéties ont sans aucun doute affûté le sens de l'observation de Maupassant, lui fournissant une galerie de personnages et de situations qu'il a su transposer avec brio dans son œuvre. Les bourgeois et « leurs dames » qui venaient passer le dimanche à la campagne, les mariniers, les paysans, les chemineaux, les blanchisseuses du bateau-lavoir, le barbier, le pharmacien du village - tous ces types sociaux que Maupassant observait tout en bavardant avec eux et en badinant, ne perdant pas un des traits comiques de ceux qui défilaient devant lui. Le type comme le paysage pénétraient tout naturellement dans son cerveau ; il s’imprégnait de tout ce qui l’environnait.
Maupassant et la figure du double : Le mystère et le fantastique
Au-delà de l'amitié, Joseph Prunier prend une dimension littéraire particulière en devenant le pseudonyme sous lequel Guy de Maupassant publie sa première nouvelle. Cette utilisation d'un nom d'emprunt, qui plus est celui d'un ami, témoigne d'une démarche encore hésitante de l'auteur débutant, mais aussi de son goût pour le jeu et le mystère.
Vers le même temps que ses escapades, Guy, qui tenait de sa famille la curiosité du mystère, se passionnait pour le fantastique. Il était attiré par l’inconnu ; il en raffolait et en avait la terreur. Les confidences de Maupassant à Paul Bourget sont à cet égard révélatrices : « Une fois sur deux, en rentrant chez moi, je vois mon double. J’ouvre ma porte, et je me vois assis sur mon fauteuil. Je sais que c’est une hallucination au moment même où je l’ai, est-ce curieux ? » On peut dire que Guy a vécu la plupart de ses contes fantastiques. En tout cas, cet attrait et cette erreur pour le mystère, il est facile de les retrouver à chaque instant à travers son œuvre.

Cette fascination pour le mystère et le fantastique se manifeste dès ses premières écrits. La nouvelle La Main d'écorché est la première nouvelle publiée de Maupassant. Elle paraît d'abord dans l'Almanach lorrain de Pont-à-Mousson en 1875 sous le pseudonyme de Joseph Prunier. La trame sera reprise dans La Main (1883).
La Main d'écorché : La première œuvre signée Joseph Prunier
Le choix du pseudonyme Joseph Prunier pour la publication de La Main d'écorché en 1875 est un événement clé dans la carrière de Maupassant. Il marque sa première incursion dans le monde littéraire, bien que sous un nom qui n'est pas le sien. La nouvelle, dont la trame sera reprise et développée plus tard, illustre déjà la veine fantastique et l'intérêt pour l'étrange qui caractériseront une partie importante de son œuvre.
L'histoire de La Main d'écorché est celle de Pierre, un ami du narrateur, qui a fait l'acquisition d'une main d'un criminel et supplicié, main qui semble douée d'une vie propre. La description de la scène finale, où la main se manifeste, est saisissante : « Je parvins à grand'peine jusqu'à la chambre, la porte était gardée, je me nommai, on me laissa entrer. Quatre agents de la police étaient debout au milieu, un carnet à la main, ils examinaient, se parlaient bas de temps en temps et écrivaient ; deux docteurs causaient près du lit sur lequel Pierre était étendu sans connaissance. Il n'était pas mort, mais il avait un aspect effrayant. Ses yeux démesurément ouverts, ses prunelles dilatées semblaient regarder fixement avec une indicible épouvante une chose horrible et inconnue, ses doigts étaient crispés, son corps, à partir du menton, était recouvert d'un drap que je soulevai. »

Les marques laissées sur le corps de Pierre sont l'élément central du mystère : « Il portait au cou les marques de cinq doigts qui s'étaient profondément enfoncés dans la chair, quelques gouttes de sang maculaient sa chemise. En ce moment une chose me frappa, je regardai par hasard la sonnette de son alcôve, la main d'écorché n'y était plus. Les médecins l'avaient sans doute enlevée pour ne point impressionner les personnes qui entreraient dans la chambre du blessé, car cette main était vraiment affreuse. » Cette scène glaçante, où le fantastique se mêle au réalisme des descriptions, est une signature précoce du talent de Maupassant pour créer une atmosphère d'effroi et de suspense.
L'introduction de la nouvelle sous le pseudonyme de Joseph Prunier renforce l'idée d'une expérimentation littéraire, une première exploration des thèmes et des styles que Maupassant allait développer par la suite. Le texte, tel qu'il est présenté dans l'Almanach lorrain de Pont-à-Mousson de 1875, débute par une scène conviviale entre amis, avant de plonger dans l'étrange : « Il y a huit mois environ, un de mes amis, Louis R…, avait réuni, un soir, quelques camarades de collège ; nous buvions du punch et nous fumions en causant littérature, peinture, et en racontant, de temps à autre, quelques joyeusetés, ainsi que cela se pratique dans les réunions de jeunes gens. Tout à coup la porte s'ouvre toute grande et un de mes bons amis d'enfance entre comme un ouragan. "Devinez d'où je viens, s'écria-t-il aussitôt. - Je parie 5 pour Mabille, répond l'un, - non, tu es trop gai, tu viens d'emprunter de l'argent, d'enterrer ton oncle, ou de mettre ta montre chez ma tante, reprend un autre. - Tu viens de te griser, riposte un troisième, et comme tu as senti le punch chez Louis, tu es monté pour recommencer. - Vous n'y êtes point, je viens de P… »
Les débuts de Maupassant : Un canotier logé chez des blanchisseuses
Les souvenirs rapportés par Henry Céard nous donnent une image vivante de Maupassant canotier, bien avant qu'il ne devienne l'écrivain de renommée mondiale que nous connaissons. « Maupassant, je le revois, à Sartrouville, près de Maisons-Laffitte. Le canotier qu’il est loge chez des blanchisseuses, au bord de l’eau. Il lui envoie la note du mois dernier, car il doit régler la mère Poulin, et dresse le compte de leurs dépenses, puis celui de leurs agapes de samedi soir. Il presse son ami de le payer : « Je viens de payer 200F à la mère Poulin dont 98 seulement pour moi - j’en dois encore 130 - et je n’ai plus le sou ». »

Ces détails, loin d'être anecdotiques, illustrent le quotidien modeste et les préoccupations matérielles de l'artiste débutant. Ils mettent en lumière une période où l'écriture était encore un chemin à défricher, et où la vie de bohème était ponctuée de plaisirs simples et de contraintes financières. La mention des dépenses et des dettes souligne une réalité souvent occultée derrière le mythe de l'écrivain : celle des difficultés inhérentes aux débuts d'une carrière artistique.
Ces années de formation, passées entre les bords de la Seine et les auberges populaires, furent un creuset pour Maupassant. Elles lui permirent d'observer, de s'imprégner des atmosphères, des dialogues, des gestes et des mentalités des gens du peuple. C'est dans ce terreau fertile que ses futurs personnages et ses intrigues trouveront leurs racines, conférant à son œuvre une authenticité et une profondeur inégalées. La figure de Joseph Prunier, qu'il soit ami fidèle ou pseudonyme audacieux, est intrinsèquement liée à cette période fondatrice, marquant les premiers pas d'un écrivain qui allait transformer ses expériences en une littérature universelle.